Regardez autour de vous. Votre téléphone, votre ordinateur, votre montre connectée, peut-être même votre ampoule si elle est reliée au Wi-Fi. Tous ces appareils ont quelque chose en commun : pour exister sur Internet, ils ont besoin d’une adresse IP. Et cette adresse, depuis quelques années, elle se fait rare. Suffisamment rare pour que s’y soit développé un véritable marché spéculatif, que des entreprises comme Amazon en tirent des centaines de millions de dollars par an, et que le problème soit connu depuis 1998 sans avoir encore trouvé de solution vraiment appliquée.
Voici ce qui se passe vraiment avec les adresses IP, et pourquoi ça vous concerne, même si vous n’avez jamais ouvert un manuel de réseau informatique.
C’est quoi une adresse IP, exactement ?
Une adresse IP, c’est l’identité numérique d’un appareil connecté à Internet. Comme une adresse postale, elle permet d’identifier la source et le destinataire d’une communication. C’est pour cette raison que l’adresse IP est l’une des premières choses dont a besoin la police quand elle traque quelqu’un en ligne, même si, dans la réalité, c’est un peu plus complexe que dans les séries télévisées.
La grande majorité des adresses IP dans le monde fonctionne avec un protocole appelé IPv4 pour « Internet Protocol version 4 ». Concrètement, une adresse IPv4 ressemble à ça : 192.168.1.1. Quatre nombres séparés par des points, chacun allant de 0 à 255.
Avec ce format, le nombre de combinaisons possibles est mathématiquement limité : environ 4,3 milliards d’adresses au total. En 1983, quand IPv4 a remplacé l’ancien protocole NCP et est devenu la norme mondiale, ce chiffre semblait colossal. Internet était alors surtout un projet gouvernemental et académique, concentré aux États-Unis. Personne n’avait anticipé les smartphones, les tablettes, le cloud, les compteurs électriques connectés, ni les frigos qui commandent eux-mêmes la livraison de lait.
Comment on en est arrivé à la pénurie
Au début d’Internet, une organisation américaine, l’IANA (Internet Assigned Numbers Authority), a été chargée de distribuer ces adresses IPv4. La méthode était simple : des blocs entiers de milliers ou de millions d’adresses étaient attribués gratuitement aux universités, aux entreprises technologiques et aux administrations qui en faisaient la demande. Internet, à l’époque, c’était un club très restreint, principalement américain.
Résultat : des institutions comme le MIT ont reçu des blocs gigantesques. Dans les années 80, l’université américaine s’est vu attribuer plus de 16 millions d’adresses IPv4. Des chiffres qui paraissaient raisonnables à l’époque, et qui, rétrospectivement, semblent absurdes quand on sait que la majorité de ces adresses n’a jamais été utilisée.
Ces grandes attributions initiales ont ensuite laissé place à un système de registres régionaux, les RIR (Regional Internet Registries) chargés de distribuer les adresses dans leurs zones géographiques. En Europe, c’est le RIPE NCC qui joue ce rôle.
Le problème est arrivé comme prévu, mais plus vite que prévu. Le 3 février 2011, l’IANA a distribué ses derniers blocs d’adresses IPv4. Les registres régionaux ont continué à puiser dans leurs réserves quelques années encore. Mais le 25 novembre 2019, le RIPE NCC a annoncé sa propre pénurie : plus aucune nouvelle adresse IPv4 à distribuer en Europe, au Moyen-Orient et dans les parties voisines de l’Asie centrale.
Depuis cette date, si vous voulez une adresse IPv4, vous devez l’acheter à quelqu’un qui en a.
Les rustines : NAT et Carrier-Grade NAT
Internet ne s’est pas arrêté en 2019. Et pour cause, des solutions de contournement avaient été mises en place bien avant que la pénurie ne devienne officielle.
La principale s’appelle le NAT (Network Address Translation). Le principe est que plutôt que d’attribuer une adresse IP publique à chaque appareil, on n’en attribue qu’une seule à votre box internet, et tous les appareils connectés chez vous partagent cette adresse vers l’extérieur. Votre téléphone, votre ordinateur et votre télévision ont des adresses IP privées à l’intérieur de votre réseau domestique, mais ils apparaissent avec la même adresse publique sur Internet.
Certains fournisseurs d’accès ont poussé le concept encore plus loin avec ce qu’on appelle le CGN (Carrier-Grade NAT). Là, ce n’est plus votre box qui partage une adresse, c’est plutôt l’opérateur lui-même qui fait partager la même adresse IPv4 publique entre plusieurs abonnés différents. Ainsi, il y a parfois plusieurs dizaines d’abonnés derrière une seule adresse.
Les conséquences ne sont pas que techniques. En 2018, en France, la police judiciaire a arrêté un homme pour des faits de pédopornographie avant de découvrir que le vrai coupable était son voisin. La raison est que leur fournisseur d’accès faisait partager la même adresse IP à quatre abonnés différents. Ce type d’erreur d’identification judiciaire, rare mais documenté, illustre concrètement pourquoi le partage massif d’adresses IP pose des problèmes qui dépassent la simple gestion réseau.
Le NAT est une rustine ingénieuse, mais pas une solution durable. Il complexifie les infrastructures, crée des problèmes de connectivité pour certaines applications (visioconférence, jeux en ligne, VoIP), et rend la traçabilité sur Internet beaucoup plus difficile.
Le marché secondaire des adresses IPv4 : une économie parallèle en plein essor
Puisqu’on ne peut plus en créer de nouvelles, les adresses IPv4 se vendent. Et elles se vendent cher.
Des entreprises spécialisées se sont positionnées sur ce créneau (achat, revente, location de blocs d’adresses IPv4). En 2019, un bloc de 256 adresses se négociait autour de 5 000 à 6 000 dollars. Aujourd’hui, le même bloc peut atteindre plus de 10 000 dollars. Le coût d’une adresse individuelle, qui valait environ 7 dollars en 2015, dépasse régulièrement les 50 dollars aujourd’hui, soit une multiplication par sept en moins de dix ans. Les prix actuels varient entre 35 et 52 dollars par adresse, selon la taille des blocs et la région concernée.
L’exemple le plus frappant de ce marché reste celui du MIT. En 2017, l’université estimait que près de 14 millions de ses adresses IPv4 étaient inutilisées. Elle a décidé d’en vendre une partie. AWS (la filiale cloud d’Amazon) a racheté 10 millions de ces adresses. On ne connaît pas le montant exact de cette transaction, les gros rachats d’IPv4 se faisant généralement sans publicité. Mais en 2019, AWS avait déboursé 108 millions de dollars pour acheter un bloc de 4,2 millions d’adresses à la société AMPR Net, une organisation à but non lucratif qui gérait l’immense sous-réseau historiquement alloué aux radioamateurs. Soit environ 25 dollars par adresse à l’époque.
Ces achats massifs finissent inévitablement par peser sur les coûts. Depuis février 2024, AWS facture l’utilisation des adresses IPv4 à ses clients : 0,004 dollar par adresse et par heure, soit environ 43 euros par an par adresse. Microsoft Azure pratique le même tarif. Google Cloud, OVH et Digital Ocean ont emboîté le pas.
À l’échelle individuelle, c’est relativement faible. Mais AWS possède environ 132 millions d’adresses IPv4, dont 79 millions utilisées par des clients. Selon des estimations d’ingénieurs Cisco, la monétisation de ce stock pourrait rapporter entre 500 millions et 1 milliard de dollars par an à Amazon.
Les régions où l’adoption de l’IPv6 est plus lente et où les politiques de transfert sont restrictives sont les plus exposées à la volatilité des prix. Pour les nouveaux acteurs du marché (startups, hébergeurs émergents, opérateurs dans les pays en développement) la barrière à l’entrée devient de plus en plus significative.
La solution : IPv6, disponible depuis 1998
Tout cela pourrait sembler absurde, et d’une certaine façon ça l’est, parce que la solution existe depuis presque 30 ans.
IPv6 (Internet Protocol version 6) a été finalisé en 1998. Son principe est simple. Là où IPv4 utilisait des adresses sur 32 bits (d’où les 4,3 milliards de combinaisons possibles), IPv6 utilise des adresses sur 128 bits. Ça donne quelque chose comme 340 undécillions d’adresses, c’est-à-dire 340 suivi de 36 zéros. Soit, pour prendre une mesure concrète souvent citée, des centaines de millions de milliards d’adresses par centimètre carré de la surface terrestre.
Une adresse IPv6 ressemble à ça : 2001:0db8:85a3:0000:0000:8a2e:0370:7334. Moins lisible qu’une adresse IPv4 pour un humain, mais ça n’a aucune importance en pratique, les machines s’en chargent.
Avec autant d’adresses disponibles, elles n’ont aucune valeur marchande. Passer à IPv6 résoudrait donc la pénurie et ferait s’effondrer le marché secondaire des IPv4. Alors pourquoi, en 2026, n’est-on pas tous en IPv6 ?
Pourquoi la transition IPv6 prend si longtemps
Le frein économique. Une entreprise qui migre vers IPv6 ne retire rien de cette migration à court terme. Le gain est global : une fois que tout le monde aura basculé, il sera possible d’éteindre IPv4. Mais tant que tout le monde n’a pas basculé, IPv4 reste indispensable. Résultat : chaque acteur attend que les autres y aillent en premier, et personne ne bouge vraiment vite.
L’incompatibilité technique. IPv4 et IPv6 ne sont pas compatibles entre eux. Un appareil en IPv4 ne peut pas communiquer directement avec un serveur uniquement en IPv6, et vice versa. La solution de transition s’appelle le dual stack, faire fonctionner les deux protocoles en parallèle sur le même réseau jusqu’à ce que la migration soit complète. C’est faisable, mais c’est un chantier.
L’exemple d’EDF illustre bien l’ampleur du problème. En 2018, le gestionnaire d’adresses IP du groupe tire la sonnette d’alarme : le stock interne est passé sous le million d’adresses et une pénurie est prévisible sous un an. Si EDF a besoin d’autant d’adresses, c’est parce qu’une immense partie de ses infrastructures est connectée. Pas seulement le réseau interne et les serveurs, mais aussi les compteurs Linky, qui ont besoin d’une adresse IP pour transmettre les données de consommation à Enedis.
EDF lance un projet de migration en urgence. Le diagnostic : revoir le cœur de réseau, les datacenters, les firewalls, les proxies, les applications et même la bureautique. Conclusion de l’audit : la transition complète prendra plus de 10 ans, et EDF est l’un des groupes français les plus avancés sur le sujet.
L’état de la transition en 2026
Malgré ces obstacles, la transition progresse. Selon Google, près de la moitié du trafic mondial transitait déjà par IPv6 fin 2024. En 2026, on estime que 45 à 50 % du trafic mondial est désormais en IPv6 ; une proportion qui augmente chaque année, mais lentement et de façon inégale.
La France se distingue positivement dans ce paysage. Dans le top 100 des pays avec le plus d’internautes, la France figure parmi les premiers pour le taux d’adoption IPv6. Ce résultat s’explique en grande partie par les obligations imposées aux opérateurs mobiles lors de l’attribution des licences 5G en 2020 : l’ARCEP a conditionné les autorisations de fréquences à la mise en place d’IPv6. Certains opérateurs qui ne proposaient pas encore IPv6 ont ainsi été contraints de l’implémenter. C’est une intervention réglementaire qui a accéléré la transition là où le marché seul ne suffisait pas.
Ailleurs en Europe, la progression est plus lente. La République tchèque a annoncé une mesure radicale : à partir du 6 juin 2032, les services publics ne seront plus accessibles en IPv4. Payer ses impôts en ligne, accéder aux administrations numériques, tout cela nécessitera IPv6. Une façon de forcer tous les acteurs à bouger, sans attendre que la migration se fasse spontanément.
La pénurie d’IPv4 entraîne une barrière à l’entrée significative pour les nouveaux opérateurs, hébergeurs ou fournisseurs de service, qui risque de freiner leur développement et limiter l’innovation. C’est particulièrement vrai en Afrique et dans les pays émergents, où de nouveaux acteurs numériques cherchent à se développer dans un contexte où les adresses IPv4 disponibles sont rares et chères.
Qui a intérêt à ce que ça dure ?
Il y a un acteur que l’on mentionne rarement dans ce débat : les sites illicites.
En restant en IPv4, les opérateurs de ces sites rendent leurs clients beaucoup plus difficiles à identifier, à localiser et à interpeller. Le partage massif d’adresses via le CGN crée une opacité qui complique considérablement les enquêtes judiciaires. C’est peut-être d’ailleurs comme ça que la transition finira vraiment : le jour où il ne restera plus que des contenus illicites en IPv4, les fournisseurs d’accès auront une bonne raison de couper purement et simplement le protocole.
Au-delà des sites illicites, les acteurs qui bénéficient directement du marché secondaire des IPv4 (les grands détenteurs de blocs hérités des années 80, les courtiers spécialisés, et dans une certaine mesure les géants du cloud qui monétisent leurs stocks) ont peu d’incitation à accélérer une transition qui rendrait leurs actifs sans valeur.
Ce que ça change pour vous concrètement
Pour un particulier, la pénurie d’IPv4 est largement invisible au quotidien. Votre box gère le NAT de façon transparente, vous n’avez pas à y penser. La transition vers IPv6 se fait progressivement, et Free, Orange, Bouygues et SFR en France proposent déjà IPv6 sur la plupart de leurs offres fibre.
Pour une entreprise, en revanche, la situation est différente. Le coût d’une adresse IPv4 a été multiplié par sept en moins de dix ans. Si vous hébergez des services sur le cloud, vous payez désormais vos adresses IP en plus de vos serveurs. Si vous déployez une infrastructure réseau importante, vous devez soit acheter des adresses sur le marché secondaire à des prix élevés, soit anticiper une migration vers IPv6, qui prend du temps et coûte de l’argent, mais dont le report coûte aussi de l’argent.
Les grands opérateurs disposant d’un parc d’adresses IP existant bénéficient d’une plus grande flexibilité et d’un pouvoir de négociation accru, tandis que les nouveaux entrants sont confrontés à des barrières à l’entrée plus élevées. La pénurie d’IPv4 renforce ainsi mécaniquement la position des acteurs établis au détriment des nouveaux.
Récapitulatif : IPv4 vs IPv6 en un coup d’œil
| IPv4 | IPv6 | |
| Année de déploiement | 1983 | 1998 (finalisé) |
| Nombre d’adresses | ~4,3 milliards | ~340 undécillions |
| Format | 192.168.1.1 | 2001:0db8:85a3::8a2e |
| Prix marché secondaire | 35 – 52 $ / adresse (2026) | Gratuit / sans valeur marchande |
| Trafic mondial actuel | ~50 – 55 % | ~45 – 50 % |
| Compatibilité | Non compatible avec IPv6 nativement | Non compatible avec IPv4 nativement |
| Statut | En pénurie depuis 2019 | En déploiement progressif |
Questions fréquentes (FAQ)
Pourquoi les adresses IP coûtent-elles de l’argent ?
Les adresses IPv4 sont limitées à environ 4,3 milliards de combinaisons. Depuis 2019, il n’y a plus de nouvelles adresses disponibles auprès des registres régionaux. Toute nouvelle adresse IPv4 doit donc être achetée sur un marché secondaire, où l’offre et la demande fixent les prix. En 2026, une adresse IPv4 se négocie entre 35 et 52 dollars.
Combien Amazon gagne-t-il sur les adresses IP ?
AWS possède environ 132 millions d’adresses IPv4, dont 79 millions utilisées par des clients. Depuis février 2024, l’entreprise les facture 0,004 dollar par heure. Selon des estimations d’ingénieurs de Cisco, la monétisation de ces adresses pourrait rapporter entre 500 millions et 1 milliard de dollars par an à Amazon.
Qu’est-ce que l’IPv6 et pourquoi n’est-il pas encore universel ?
IPv6 est la version suivante du protocole Internet, finalisée en 1998. Il offre un espace d’adressage quasi infini (340 undécillions d’adresses), ce qui résoudrait définitivement la pénurie. Il n’est pas encore universel parce que sa transition depuis IPv4 est coûteuse et longue (IPv4 et IPv6 ne sont pas directement compatibles), et parce que chaque acteur attend que les autres migrent en premier avant d’investir.
Qu’est-ce que le NAT et quels sont ses inconvénients ?
Le NAT (Network Address Translation) est une technique qui permet à plusieurs appareils de partager une seule adresse IP publique. Il prolonge la durée de vie des adresses IPv4, mais crée des complications techniques (certaines applications fonctionnent moins bien), complexifie les enquêtes judiciaires (plusieurs abonnés partagent la même adresse), et n’est qu’une solution temporaire au problème de fond.
La France est-elle en avance sur IPv6 ?
Oui. La France figure parmi les premiers pays mondiaux pour le taux d’adoption IPv6, grâce notamment aux obligations imposées aux opérateurs mobiles lors de l’attribution des licences 5G en 2020. L’ARCEP a conditionné ces autorisations à la mise en place d’IPv6, ce qui a accéléré la transition chez les opérateurs qui ne l’avaient pas encore déployé.
Le marché secondaire des adresses IPv4 va-t-il disparaître ?
Pas à court terme. Tant que la transition vers IPv6 n’est pas complète, les adresses IPv4 resteront nécessaires et donc précieuses. Les analystes s’attendent à une stabilisation puis à une baisse progressive des prix à mesure que l’adoption d’IPv6 augmente, mais le marché devrait rester actif pendant encore plusieurs années, peut-être une décennie.