L’Afrique de l’Ouest s’apprête à vivre une révolution silencieuse sur ses routes. D’ici deux ans, 6 000 véhicules électriques neufs pourraient y circuler. Ce n’est pas un rêve, mais un objectif concret que viennent de sceller deux entreprises : JéGO, un constructeur américain spécialisé dans les véhicules adaptés au continent, et GoCab, une start-up de mobilité qui propose un modèle original d’accession à la propriété.
L’accord, annoncé récemment, prévoit un déploiement progressif sur quatre marchés clés : le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Ghana et le Nigeria. Les premiers véhicules, destinés aux applications de covoiturage comme Uber, Bolt et inDrive, arriveront dans les prochains mois. Pourtant, ce pari soulève des questions essentielles. Comment financer ces véhicules ? Où les recharger ? Et surtout, quel impact environnemental réel peut-on attendre dans une région où l’électricité provient encore souvent de générateurs ?
Derrière ces interrogations, c’est tout un écosystème qui se met en place. Un écosystème où la technologie, le financement et l’énergie doivent s’articuler pour faire de la mobilité électrique une réalité durable. Découvrons ensemble les coulisses de ce projet ambitieux.
JéGO, un constructeur américain aux racines africaines
Une vision venue de Miami
L’histoire de JéGO commence vers 2020, à Miami, aux États-Unis. Son fondateur, Frederick Akpoghene, un ingénieur d’origine nigériane, n’en est pas à son premier coup d’essai. Il a d’abord conçu des capsules autonomes pour les soins de santé et la livraison. Puis, il a recentré son entreprise sur un défi plus vaste : créer des véhicules électriques spécifiquement adaptés aux routes africaines.
Cette orientation n’est pas anecdotique. En effet, les véhicules importés d’Europe ou d’Asie ne sont pas toujours adaptés aux conditions locales. Les routes, la chaleur, la poussière et les usages intensifs exigent des conceptions robustes et des systèmes de refroidissement efficaces. JéGO a donc développé des véhicules pensés pour ces contraintes, avec une attention particulière portée à l’autonomie et à la maintenance.
En novembre 2025, l’entreprise a franchi une étape symbolique en dévoilant un véhicule baptisé Zero Carbon à l’Université de Lagos, l’une des plus grandes universités publiques du Nigeria. Ce prototype a marqué l’entrée officielle de JéGO sur le marché ouest-africain.
Un modèle économique centré sur la flotte
JéGO ne vend pas ses véhicules aux particuliers, du moins pas dans un premier temps. La start-up cible les gestionnaires de flottes, comme GoCab, qui louent ensuite les véhicules à des conducteurs. Ce modèle, inspiré des pratiques du secteur de la mobilité, vise à lever le principal obstacle à l’électrification : le coût initial.
En effet, un véhicule électrique coûte encore deux à trois fois plus cher qu’un véhicule thermique équivalent. En proposant une location avec option d’achat, JéGO et GoCab permettent aux conducteurs d’accéder à des véhicules propres sans avoir à débourser des sommes considérables. Un pari sur l’avenir, mais aussi sur la capacité des conducteurs à générer des revenus suffisants pour rembourser leur investissement.
GoCab, le partenaire qui monte
Une start-up londonienne aux ambitions ouest-africaines
GoCab n’est pas une débutante. Fondée à Londres en 2024, l’entreprise a déjà levé 45 millions de dollars en février 2026 et exploite des services de vente à emporter dans les quatre marchés visés par l’accord. Après 18 mois d’exploitation, elle affiche 17 millions de dollars de revenus annuels récurrents.
À l’époque de sa levée de fonds, les véhicules électriques représentaient environ 10 % de sa flotte. L’objectif est d’atteindre 50 % d’ici fin 2026. Ce partenariat avec JéGO s’inscrit donc dans une stratégie plus large de verdissement de ses activités.
Le modèle « drive-to-own », une innovation sociale
Le modèle de GoCab repose sur un principe simple : permettre aux conducteurs de devenir propriétaires de leur véhicule grâce à des paiements journaliers. Concrètement, un conducteur loue un véhicule, paie un loyer quotidien, et au bout d’une période déterminée, il en devient le propriétaire. Ce système, déjà testé dans d’autres secteurs, s’adapte particulièrement bien au contexte ouest-africain, où l’accès au crédit reste limité.
En combinant ce modèle avec des véhicules électriques, GoCab espère réduire les coûts d’exploitation pour les conducteurs. L’électricité est en effet moins chère que l’essence ou le diesel, surtout dans une région où les prix des carburants sont volatils. De plus, la maintenance d’un véhicule électrique est généralement plus simple et moins coûteuse.
Les défis de l’électrification en Afrique de l’Ouest
Le financement, premier obstacle
Le coût initial des véhicules électriques reste un frein majeur. Même avec des modèles de location, les montants en jeu sont considérables. JéGO et GoCab n’ont pas divulgué la valeur de leur accord ni le mode de financement des 6 000 véhicules. On peut toutefois supposer qu’ils font appel à des investisseurs, des institutions financières et peut-être des fonds dédiés à la transition énergétique.
La série A de JéGO, actuellement en cours, devrait apporter des éléments de réponse. L’entreprise affirme disposer d’un portefeuille de clients potentiels en Afrique, en Amérique latine, aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Inde. Une diversification qui témoigne de son ambition mondiale.
La recharge, un casse-tête logistique
Le deuxième défi est infrastructurel. Recharger des milliers de véhicules électriques nécessite des bornes de recharge en nombre suffisant et une alimentation électrique fiable. Or, au Nigeria notamment, l’électricité est souvent fournie par des générateurs diesel ou essence. Dans ce contexte, l’électrification peut sembler contre-productive d’un point de vue environnemental.
JéGO affirme avoir intégré cette contrainte dans sa conception. L’entreprise propose des systèmes de recharge intégrés et travaille avec des partenaires locaux pour développer des solutions adaptées. L’objectif est de créer un écosystème complet, de la production d’énergie à la recharge des véhicules.
L’adoption par les conducteurs
Enfin, le succès de l’opération dépendra de l’adoption par les conducteurs eux-mêmes. Ces derniers doivent être convaincus que les véhicules électriques sont fiables, que leur autonomie est suffisante pour leurs trajets quotidiens, et que les économies réalisées sur le carburant compensent le coût du loyer.
Les premiers retours d’expérience sont encourageants. Les véhicules JéGO, déjà partenaires de la flotte Uber, effectuent en moyenne plus de 60 trajets par semaine. Une performance qui laisse présager une adoption rapide.
Le marché des véhicules électriques en Afrique : une croissance fulgurante
Des motos aux voitures, une transition en marche
Le marché africain des véhicules électriques est en pleine expansion. Les ventes de motos électriques sont passées de moins de 1 000 unités en 2020 à environ 70 000 en 2025, selon l’Agence internationale de l’énergie. Cette croissance est favorisée par le coût élevé des carburants et le développement des réseaux d’échange de batteries.
Les véhicules à quatre roues, en revanche, sont encore marginaux. Ils nécessitent des investissements plus lourds et des infrastructures de recharge plus puissantes. C’est précisément sur ce segment que JéGO et GoCab entendent se positionner. Un pari risqué, mais potentiellement très rentable.
Les investisseurs commencent à s’intéresser au secteur
Les signaux sont positifs. Spiro, la plus grande entreprise de mobilité électrique du continent, a levé 215 millions de dollars en juin 2026, suivis de 55 millions de dollars supplémentaires quelques semaines plus tard. Ces montants témoignent de l’appétit des investisseurs pour ce secteur.
JéGO, de son côté, est en pleine levée de fonds de série A. Le montant n’a pas été divulgué, mais l’entreprise affiche une confiance affichée. « L’Afrique n’a pas besoin de rattraper son retard en matière de mobilité du futur. C’est en Afrique que cette mobilité se construit », déclare Frederick Akpoghene, son PDG.
Conclusion
L’accord entre JéGO et GoCab est plus qu’un simple contrat commercial. C’est un signal fort envoyé à toute l’industrie : la mobilité électrique en Afrique de l’Ouest est en marche. Bien sûr, les défis sont nombreux. Le financement, les infrastructures de recharge et l’adoption par les conducteurs restent des questions ouvertes. Pourtant, les acteurs en présence semblent déterminés à les surmonter.
L’approche de JéGO, qui combine conception de véhicules adaptés, systèmes de gestion de flotte basés sur l’IA et modèles de financement innovants, pourrait bien faire des émules. De son côté, GoCab apporte son expérience du terrain et son modèle « drive-to-own« , qui répond à un besoin réel d’accès à la propriété.
Reste à savoir si l’objectif de 6 000 véhicules en 24 mois sera atteint. Et si ce pari, une fois réussi, pourra servir de modèle pour d’autres régions du continent. Une chose est sûre : la route vers une mobilité plus propre en Afrique est tracée. Reste à la parcourir.