Togo – Pologne : 27,8 millions de dollars pour lancer une filière de drones à Lomé

Le 18 mai 2026, Lomé a accueilli un accord qui sort de l’ordinaire pour un pays de 8 millions d’habitants. Sous l’égide de Cina Lawson, ministre de l’Efficacité du Service Public et de la Transformation Numérique, et de Krzysztof Gawkowski, Vice-Premier ministre et ministre du Numérique de Pologne en visite officielle, le Togo a signé un accord de financement de 24 millions d’euros (environ 27,8 millions de dollars) pour lancer Africa Drone Company et construire un Centre de Technologies de Sécurité (CTS) à Lomé.

Ce n’est pas l’annonce habituelle d’un projet de formation ou d’un incubateur de startups. Il s’agit d’une infrastructure industrielle, conçue pour concevoir, assembler et déployer des drones sur le sol togolais, dans des secteurs aussi différents que la sécurité nationale, l’agriculture, la logistique, la surveillance d’infrastructures et l’industrie.

Ce que l’accord prévoit concrètement

Le financement est mobilisé par la Bank Gospodarstwa Krajowego (BGK), bras financier du développement polonais, dans le cadre d’un programme global estimé à 80 millions d’euros sur douze ans. La garantie de l’Union européenne couvre 90 % du risque, via le Fonds européen pour le développement durable Plus (FEDD+), dans le cadre de la stratégie Global Gateway. Les 24 millions d’euros représentent donc la première tranche, pas le tout.

Il s’agit également de la première opération de la BGK sur le continent africain et du premier déploiement du mécanisme EFSD+ dans le secteur numérique togolais au titre de la stratégie Global Gateway. Autrement dit, le Togo n’est pas simplement un bénéficiaire parmi d’autres : il est un terrain pionnier pour un mécanisme européen qui cherche à s’implanter en Afrique francophone.

L’infrastructure centrale du projet est le Centre de Technologies de Sécurité, qui sera construit à Lomé. C’est là que se feront l’assemblage des drones, la recherche et développement, et les formations techniques. Les premiers modules de formation annoncés visent les ingénieurs, techniciens et opérateurs de drones, mais aussi des profils spécialisés en data science, maintenance et réglementation.

Cyber Defense Africa : qui porte vraiment ce projet ?

Africa Drone Company ne sort pas de nulle part. Elle est portée par Cyber Defense Africa (CDA), une entité qui existe depuis 2019, et dont l’histoire mérite d’être racontée pour comprendre ce pari.

CDA est un joint-venture né entre le gouvernement togolais et l’entreprise européenne Asseco Data Systems. Asseco est un groupe polonais de services informatiques, présent dans une vingtaine de pays, principalement en Europe centrale et orientale. La collaboration avec l’État togolais a démarré dans le domaine de la cybersécurité (surveillance des systèmes d’information publics, protection des infrastructures critiques, formation en investigation numérique et en OSINT).

Cyber Defense Africa est dirigée par Simon Melchior, cofondateur et directeur général, qui a précédemment dirigé les activités ouest-africaines du groupe Asseco à travers Asseco Software Nigeria. Ce profil de dirigeant (un homme rompu aux partenariats public-privé technologiques en Afrique de l’Ouest) donne une indication sur la logique du projet. Il ne s’agit pas d’une structure créée pour l’occasion, mais d’un acteur déjà opérationnel qui monte en puissance.

C’est cette base existante, construite sur sept ans de collaboration avec l’État togolais dans la cybersécurité, qui rend le passage aux drones plausible. Le CTS ne sera pas un centre de formation déconnecté : il s’appuiera sur une relation de confiance déjà établie entre les partenaires togolais et polonais.

La dimension européenne : Global Gateway, une stratégie pour exister en Afrique

Il est difficile de comprendre cet accord sans regarder le contexte géopolitique qui l’entoure.

Global Gateway est la réponse de l’Union européenne aux Routes de la Soie chinoises officiellement lancée en décembre 2021. Elle vise à mobiliser 300 milliards d’euros d’investissements dans les infrastructures mondiales d’ici 2027, avec l’Afrique comme priorité. Le principe : financer des projets qui répondent à des besoins réels des pays partenaires, tout en tissant des liens commerciaux, technologiques et diplomatiques durables avec l’Europe.

« Ce projet illustre concrètement l’approche Team Europe au service d’investissements durables« , a souligné Gwilym Ceri Jones, ambassadeur de l’UE au Togo, lors de la signature.

Pour la Pologne, s’impliquer dans ce cadre via la BGK n’est pas anodin non plus. C’est un premier pas concret sur le continent africain pour une banque publique dont l’horizon géographique habituel est l’Europe centrale. L’accord togolais lui permet d’exister dans la géographie Global Gateway et de tester un modèle de coopération financière Sud-Sud via un mécanisme de garantie européen.

« La Pologne accorde une grande importance au développement de ses investissements au Togo. Nous voulons que ces investissements se développent, qu’ils créent des emplois et contribuent au développement de l’économie« , a affirmé Gawkowski lors de sa visite.

Gawkowski a également été reçu par le Président du Conseil, Faure Essozimna Gnassingbé. Un signe que l’accord a une portée qui dépasse le seul ministère du numérique.

Le marché africain des drones : pourquoi ce moment est stratégique

Le Togo entre dans la filière drones à un moment où le continent africain est en pleine recomposition dans ce secteur.

Les forces armées de 31 pays africains utilisent des drones de reconnaissance et de frappe, largement mobilisés pour lutter contre les groupes armés et protéger les frontières. Les UAV à usage militaire représentent encore plus de 50 % des achats africains, mais les usages civils et policiers devraient croître significativement dans les prochaines années.

Du côté civil, la dynamique est tout aussi forte. En Afrique du Sud, premier marché africain des drones, la valeur du seul secteur des petits drones devrait atteindre 134,5 millions de dollars, selon IndustryARC. La demande provient notamment des secteurs de la conservation, de l’agriculture et de la santé. Au Malawi, des drones surveillent six réserves naturelles. Au Rwanda, la société Zipline a bâti un modèle mondial de livraison médicale par drone.

Mais la grande majorité des drones opérant en Afrique reste importée, principalement de Chine, de Turquie et d’Israël. En effet, la Chine et Israël se livrent une concurrence féroce pour fournir des drones à différents pays du continent. La Turquie y vend ses drones Bayraktar TB2 ; des fabricants turcs ont vendu plus de 40 appareils à 10 pays africains, dont le Niger, le Burkina Faso et le Mali.

C’est précisément cette dépendance aux importations qu’Africa Drone Company entend rompre, au moins partiellement. Aujourd’hui, 13 entreprises produisant plus de 35 modèles de drones sont présentes sur le continent, avec le Kenya et le Rwanda en pointe sur la production locale. Le Togo cherche à rejoindre ce groupe, mais depuis l’Afrique de l’Ouest francophone, où peu d’initiatives comparables existent.

Souveraineté technologique : le mot clé derrière l’accord

La notion de « souveraineté technologique » revient systématiquement dans les communications togolaises sur ce projet. Ce n’est pas un hasard.

Depuis plusieurs années, le Togo se positionne comme l’un des pays les plus actifs d’Afrique de l’Ouest en matière de transformation numérique. Les activités de Cyber Defense Africa portent sur :

  • la surveillance des systèmes d’information ;
  • la réponse aux incidents de cybersécurité ;
  • la protection des infrastructures critiques ;
  • l’audit et le conseil en sécurité informatique ;
  • des formations spécialisées en cybersécurité et en investigation numérique.

Cette infrastructure de cybersécurité déjà déployée est le socle sur lequel le CTS va s’appuyer.

Le passage aux drones étend cette logique à un domaine industriel plus complexe. En effet, il ne s’agit plus seulement de surveiller des réseaux informatiques, mais de produire désormais physiquement des engins volants. C’est un saut qualitatif significatif, qui demande des compétences en mécanique, en électronique embarquée, en logiciels de navigation, et en réglementation de l’espace aérien.

Le transfert de compétences est d’ailleurs présenté comme la colonne vertébrale du projet, pas seulement comme un bénéfice collatéral. Les acteurs togolais insistent sur ce point : la réussite du projet dépendra de la formation et du transfert de compétences vers les ingénieurs, techniciens et opérateurs locaux.

Si ce transfert ne se matérialise pas, Africa Drone Company risque de devenir un centre d’assemblage de pièces importées plutôt qu’un vrai pôle industriel.

Ce que ce projet peut changer pour l’agriculture togolaise

Parmi les secteurs d’application identifiés, l’agriculture mérite une attention particulière. Le Togo est un pays à dominante rurale, où l’agriculture représente une part significative du PIB et emploie la majorité de la population active. Les exploitations sont majoritairement petites, les intrants coûtent cher, et la surveillance des cultures (contre les ravageurs, le stress hydrique ou les maladies fongiques) est difficile à grande échelle sans équipements adaptés.

Les drones agricoles permettent de couvrir rapidement de grandes surfaces pour des traitements phytosanitaires ciblés, de la cartographie de parcelles ou de la détection de zones à risque. Des initiatives comparables ont déjà prouvé leur intérêt dans d’autres pays africains. En effet, au Kenya, des startups intègrent les données de drones dans des applications mobiles accessibles aux agriculteurs. Pendant ce temps, en Éthiopie, des programmes publics subventionnés utilisent des drones pour traiter les grandes cultures céréalières.

Pour que ce potentiel se concrétise au Togo, il faudra cependant que les drones produits par Africa Drone Company soient accessibles aux agriculteurs. Cela suppose des modèles économiques adaptés (location, service à la demande, coopératives), une maintenance locale fiable, et une réglementation de l’espace aérien agricole claire. Ces questions ne sont pas encore tranchées, mais elles détermineront si le projet atteint les populations rurales ou reste cantonné aux usages sécuritaires et institutionnels.

Les défis concrets d’une filière à construire

Un accord de financement, aussi bien structuré soit-il, ne crée pas une filière industrielle du jour au lendemain. Plusieurs défis concrets se poseront dans les prochaines années.

Le premier est celui des ressources humaines. Former des ingénieurs capables de concevoir et de maintenir des drones prend du temps. Le Togo dispose d’universités techniques, mais les cursus spécialisés en aéronautique, en électronique embarquée ou en systèmes autonomes y sont encore rares. Les partenariats avec des institutions de formation polonaises ou européennes seront probablement nécessaires pour amorcer la pompe.

Le deuxième défi est réglementaire. L’utilisation de drones dans l’espace aérien, qu’il s’agisse de surveillance sécuritaire ou de traitements agricoles, nécessite un cadre juridique clair, une autorité de régulation compétente, et des procédures d’autorisation adaptées aux différents usages. Le Togo devra travailler en parallèle sur ce cadre pour que les drones assemblés au CTS puissent être déployés légalement et dans de bonnes conditions.

Le troisième est celui de la demande. Produire des drones est une chose ; trouver des clients solvables et réguliers en est une autre. Les administrations publiques togolaises (armée, douanes, environnement, agriculture) seront probablement les premiers acheteurs. Mais pour qu’Africa Drone Company devienne financièrement viable, elle devra aussi exporter vers d’autres pays de la sous-région. Cela suppose une qualité de production et une compétitivité-prix face aux appareils chinois ou turcs déjà bien implantés.

Questions fréquentes (FAQ)

Qu’est-ce qu’Africa Drone Company ?

Africa Drone Company est un projet industriel togolais visant à développer des capacités locales de conception, d’assemblage et de déploiement de drones. Il est porté par Cyber Defense Africa (CDA), un joint-venture entre l’État togolais et le groupe européen Asseco Data Systems, et financé à hauteur de 24 millions d’euros par la banque publique polonaise BGK dans le cadre du Global Gateway de l’UE.

Qu’est-ce que le Centre de Technologies de Sécurité (CTS) de Lomé ?

Le CTS est l’infrastructure physique centrale du projet. Il sera construit à Lomé et servira d’atelier d’assemblage de drones, de laboratoire de R&D, et de centre de formation pour les ingénieurs, techniciens et opérateurs togolais. C’est le lieu où se matérialisera concrètement le transfert de compétences prévu par l’accord.

Qu’est-ce que le Global Gateway européen ?

Le Global Gateway est la stratégie d’investissement international de l’Union européenne, lancée en 2021 pour mobiliser 300 milliards d’euros dans les infrastructures mondiales d’ici 2027. Il finance des projets en Afrique, en Asie et en Amérique latine dans les domaines du numérique, de l’énergie, des transports et de la santé, avec des garanties via le Fonds européen pour le développement durable Plus (FEDD+).

Quels sont les secteurs d’application prévus pour les drones togolais ?

L’accord couvre cinq secteurs : la sécurité nationale, l’agriculture, la logistique, l’industrie et la surveillance des infrastructures critiques. L’agriculture et la sécurité sont présentées comme les premières priorités opérationnelles.

Le Togo est-il le premier pays d’Afrique de l’Ouest à lancer une filière locale de drones ?

Le Togo sera l’un des rares pays d’Afrique francophone à se doter d’une capacité de fabrication locale de drones. Les pays les plus avancés dans ce domaine sur le continent sont le Kenya, le Rwanda, l’Afrique du Sud et le Nigeria, tous anglophones. Au Niger, la société Drone Africa Service s’est aussi positionnée sur ce créneau. Le projet togolais est néanmoins l’un des plus structurés grâce à son architecture de financement international et à la base industrielle prévue avec le CTS.

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