Vous est-il déjà arrivé de vouloir envoyer de l’argent à un proche, à votre femme de ménage ou à un petit commerçant, et de renoncer à cause des frais de transaction ? En Afrique du Sud, cette frustration est monnaie courante. Pourtant, la technologie des paiements instantanés existe depuis trois ans maintenant. Elle s’appelle PayShap, et elle permet des virements bancaires en temps réel. Alors pourquoi les consommateurs continuent-ils de payer pour transférer leur propre argent ?
Cette question, apparemment simple, agite le secteur bancaire sud-africain. D’un côté, les banques traditionnelles justifient leurs tarifs par des coûts d’infrastructure et de sécurité. De l’autre, des néobanques comme GoTyme Bank estiment que ces frais sont un vestige d’une époque révolue. Car si l’infrastructure est désormais commune, les stratégies tarifaires, elles, divergent radicalement.
Pour comprendre ce débat, il faut remonter à 2023, année du lancement de PayShap. Ce système de paiement en temps réel devait démocratiser les virements instantanés et réduire la dépendance aux espèces. Trois ans plus tard, le constat est mitigé. La technologie fonctionne, mais son adoption reste freinée par des frais qui varient du simple au décuple selon les banques.
PayShap, une infrastructure commune pour des tarifs très disparates
Ce que PayShap a changé
PayShap a marqué une rupture dans le paysage des paiements sud-africains. Avant son lancement, les virements bancaires pouvaient prendre un à deux jours ouvrables. Pour les commerçants, les travailleurs informels et les ménages modestes, cette lenteur était un véritable handicap. PayShap a promis des transferts en quelques secondes, sept jours sur sept, à des coûts réduits.
L’infrastructure est désormais en place. Toutes les grandes banques y ont accès. Et pourtant, les prix pratiqués restent un véritable casse-tête pour les consommateurs. GoTyme Bank, par exemple, propose des transferts PayShap gratuits, quel que soit le montant. À l’opposé, Discovery Bank prélève jusqu’à 0,5 % du montant de la transaction, avec un plafond de 35 rands (environ 2 dollars). Entre les deux, un éventail de tarifs allant de 1 à 10 rands (0,06 à 0,61 dollar) selon les établissements.
Des justifications qui peinent à convaincre
Les banques traditionnelles avancent des arguments rodés. Les paiements instantanés, expliquent-elles, engendrent des coûts réels. Il faut investir dans l’infrastructure, la prévention de la fraude, la cybersécurité, la conformité et les systèmes de règlement. Les frais de transaction permettent de couvrir une partie de ces dépenses tout en contribuant aux revenus hors intérêts.
Mais cette justification est de moins en moins acceptée par les consommateurs et les nouvelles banques. Cheslyn Jacobs, PDG de GoTyme Bank Afrique du Sud, résume la position de sa banque : « Les paiements instantanés sont un service bancaire de base et non une option premium. » Pour GoTyme, ces coûts devraient être intégrés à la prestation de services bancaires modernes, et non facturés à la pièce.
L’exemple du Brésil et de l’Inde : quand la gratuité devient la norme
Pix, le succès brésilien
Le débat sud-africain n’est pas isolé. Il fait écho à des expériences menées ailleurs dans le monde. Au Brésil, le système Pix a été lancé en 2020 par la banque centrale. En quelques années, il est devenu le principal moyen de paiement du pays. Les consommateurs peuvent envoyer de l’argent instantanément, à peu de frais, voire gratuitement pour les particuliers. Le succès est tel que Pix traite désormais des milliards de transactions par mois.
Ce qui a fait la différence, c’est la simplicité et le coût. Les Brésiliens ont adopté Pix parce qu’il était plus pratique et moins cher que les alternatives. Les banques ont dû s’adapter, et la gratuité est devenue la norme pour les transactions entre particuliers.
UPI, le modèle indien
L’Inde a suivi une trajectoire similaire avec son Interface de paiement unifiée (UPI). Lancé en 2016, UPI permet des transferts d’argent instantanés entre comptes bancaires via des applications mobiles. Là encore, la gratuité a été un moteur d’adoption. Les frais de transaction sont quasi inexistants pour les consommateurs, ce qui a permis à UPI de traiter des volumes colossaux.
Jacobs, de GoTyme, voit dans ces exemples une leçon pour l’Afrique du Sud. « Les marchés internationaux ont démontré que l’adoption s’accélère lorsque les paiements numériques sont simples, pratiques et abordables. Pix et UPI prouvent que lorsque les clients peuvent effectuer des paiements instantanés facilement et à peu de frais, voire gratuitement, ces services s’intègrent rapidement au quotidien. »
La bataille des prix cache un enjeu plus large
La concurrence se déplace vers l’expérience client
Si les banques sud-africaines persistent à facturer les paiements instantanés, c’est aussi parce qu’elles considèrent ces frais comme un levier de différenciation. Certaines misent sur des tarifs bas pour attirer les clients sensibles aux prix. D’autres, au contraire, jouent la carte du service premium avec des frais plus élevés mais des fonctionnalités supplémentaires.
Pourtant, cette stratégie pourrait s’avérer risquée à long terme. Alors que les paiements instantanés se banalisent, les banques devraient de plus en plus se concurrencer sur l’expérience client globale plutôt que sur les frais de transaction. L’application mobile, le service client, les offres groupées, la rapidité d’exécution : ce sont ces éléments qui feront la différence.
Les consommateurs, premiers perdants de la fragmentation
En attendant, ce sont les consommateurs qui paient le prix de cette fragmentation. Ceux qui envoient régulièrement de l’argent à leurs proches, paient leur personnel de maison, partagent des factures ou règlent de petits commerces voient leurs frais s’accumuler. Pour les ménages modestes, ces charges peuvent représenter une part significative du budget.
Jacobs espère que la tendance à long terme est à la baisse des frais. « Nous pensons que le secteur se dirige vers un avenir où les paiements instantanés deviendront une fonctionnalité standard des opérations bancaires courantes, et non plus un service payant. » Mais il reconnaît que le chemin est encore long. « La question de savoir si toutes les banques atteindront ce stade d’ici cinq ans dépendra de la stratégie de chaque établissement. »
Les freins à une adoption massive
La persistance de l’argent liquide
Malgré les progrès de PayShap, l’Afrique du Sud reste un pays où l’argent liquide domine, notamment dans l’économie informelle. Les petits commerçants, les vendeurs de rue et les travailleurs journaliers préfèrent souvent les espèces, qu’ils jugent plus simples et plus anonymes.
Pour que les paiements instantanés deviennent la norme, il faudra convaincre ces acteurs de passer au numérique. Cela passe par une réduction des frais, mais aussi par une simplification des interfaces et une meilleure éducation des utilisateurs.
La confiance, un préalable essentiel
Un autre frein est la confiance. Les Sud-Africains, comme beaucoup d’autres, se méfient des arnaques et des fraudes en ligne. Les banques doivent donc investir dans la sécurité tout en rassurant leurs clients. Un équilibre délicat, qui justifie en partie les coûts actuels.
Conclusion
Trois ans après le lancement de PayShap, l’Afrique du Sud dispose d’une infrastructure de paiement en temps réel moderne. Pourtant, les consommateurs continuent de payer pour transférer leur propre argent. Les banques traditionnelles justifient ces frais par des coûts réels, mais les néobanques comme GoTyme Bank montrent qu’une autre voie est possible.
L’exemple du Brésil et de l’Inde prouve que la gratuité des paiements instantanés n’est pas une utopie. Elle est même devenue la norme dans ces pays. En Afrique du Sud, le débat est loin d’être tranché. Mais une chose est sûre : la pression des consommateurs et la concurrence entre les banques finiront par faire évoluer les choses.
La question n’est plus de savoir si les paiements instantanés deviendront gratuits, mais quand. Et pour les Sud-Africains, ce jour ne saurait trop tarder.