MTN-IHS Towers : ce que ça change vraiment pour l’Afrique francophone

En février 2026, MTN a annoncé le rachat des 75,3 % du capital d’IHS Towers qu’il ne détenait pas encore. La transaction valorise IHS Towers à environ 6,2 milliards de dollars, combinant l’opérateur mobile le plus grand d’Afrique avec l’une des plus grandes plateformes d’infrastructure numérique du continent. Financée en partie grâce à 1,1 milliard de dollars de trésorerie disponible chez IHS, complétée par des liquidités et des emprunts de MTN, la transaction entraînera la sortie d’IHS de la Bourse de New York. Une transaction qui change les règles du jeu.

Ce n’est pas une simple acquisition financière. C’est un retournement de philosophie. MTN avait autrefois choisi d’externaliser la gestion de ses tours en les vendant à IHS Towers, dont il avait par ailleurs acquis des parts. L’opération marque donc un retour à une pleine souveraineté sur ses infrastructures critiques.

Et cette décision envoie une onde de choc directe vers l’Afrique de l’Ouest francophone.

Ce qu’IHS Towers représente concrètement en Afrique francophone

Fondée au Nigeria en 2001, IHS Towers n’est pas un acteur parmi d’autres. Elle exploite près de 29 000 tours de haute qualité dans cinq marchés africains clés (le Nigeria, la Côte d’Ivoire, le Cameroun, la Zambie et le Rwanda) et sert plusieurs opérateurs de réseaux mobiles sur ces marchés.

En Côte d’Ivoire, IHS gère environ 2 678 tours. Au Cameroun, environ 2 500. Ces chiffres placent la société en position dominante dans deux des marchés francophones les plus économiquement actifs du continent. Et ce n’est pas tout : dans le cadre d’un accord de gestion et de licence de localisation, Orange avait confié à IHS la gestion de plus de 2 000 de ses propres tours sur ces deux marchés pour une durée de 15 ans, tout en restant propriétaire de ces actifs.

Ce modèle reposait sur une promesse fondamentale : la neutralité. IHS servait tous les opérateurs sans favoritisme. Cette ère vient de se terminer.

Un paysage déjà fragmenté avant la transaction

Pour mesurer ce qui change réellement, il faut comprendre comment ces marchés fonctionnaient avant.

En Afrique francophone, le secteur des tours n’a jamais été monolithique. Aktivco, la branche services énergétiques de la société française d’infrastructure Camusat, gérait des tours dans le cadre de contrats ESCO (Energy Service Company) avec Orange en Côte d’Ivoire, au Niger et au Burkina Faso.

Au Sénégal, Helios Towers (la société londonienne cotée à la Bourse de Londres) s’est imposée comme l’opérateur indépendant de référence, avec une équipe locale dédiée et un directeur général basé à Dakar.

Al Karama Towers, une towerco sénégalaise soutenue par M&A Capital, a racheté les 625 sites d’Expresso Telecom via une opération de cession-bail.

À l’échelle de la région, Helios Towers gère plus de 8 000 tours dans six pays africains, se positionnant comme la principale alternative crédible à IHS. Ces pays sont : Sénégal, RDC, Ghana, Congo-Brazzaville, Afrique du Sud et Madagascar.

Ce tableau décrit un marché fragmenté, certes, mais concurrentiel. L’acquisition par MTN vient concentrer le plus grand bloc de cette infrastructure entre les mains d’un seul opérateur commercial.

Les leçons que l’Asie et l’Amérique latine nous ont déjà données

Ce type de consolidation n’est pas inédit. L’histoire d’autres marchés émergents donne des signaux utiles.

En Inde, quand Reliance Jio a déferlé sur le marché en 2016 avec des données gratuites, il a déclenché une vague de consolidation qui a réduit le nombre d’opérateurs majeurs de huit à trois. Dans la foulée, Bharti Infratel et Indus Towers ont fusionné pour former la deuxième plus grande société de tours au monde hors Chine, gérant plus de 200 000 tours.

La baisse du coût des données a alimenté une croissance explosive dans la fintech, l’edtech et le e-commerce. Mais la propriété de l’infrastructure est devenue très concentrée. Quand un opérateur ancre comme Vodafone Idea a rencontré des difficultés financières, tout le système a vacillé.

En Amérique latine, American Tower Corporation et SBA Communications possèdent aujourd’hui plus de 52 % des tours télécom de la région. Le modèle a préservé la neutralité, mais American Tower a récemment signalé que la consolidation des opérateurs génère du churn, avec une croissance limitée jusqu’en 2027.

La leçon apprise est que quand les opérateurs fusionnent et rationalisent leurs réseaux, les towercos indépendants en pâtissent, et avec eux la connectivité dans les marchés ruraux où les startups agritech, santé et logistique dépendent du signal.

Le mouvement de MTN est un hybride des deux modèles. Ce n’est ni la cession d’actifs vers un indépendant comme en Amérique latine, ni la concentration liée aux fusions comme en Inde.

C’est une réinternalisation : un opérateur qui rachète une infrastructure qu’il avait autrefois vendue. Ses concurrents (Orange, Moov Africa, d’autres MNO) dépendent désormais d’une infrastructure appartenant à leur principal rival.

La rupture concrète : la fin de la neutralité

Les tours télécoms constituent le socle de l’infrastructure des services de téléphonie mobile. La demande pour ces infrastructures devrait croître dans les prochaines années en Afrique. Sur le continent, la 4G couvrait 75,2 % de la population africaine en 2025 selon l’UIT et la 5G commençait à peine à se déployer.

En Côte d’Ivoire, Orange et Moov Africa coexistent avec MTN dans un marché où les trois opérateurs ont besoin des mêmes tours pour fonctionner. Avec l’acquisition d’IHS, la qualité et le coût de leur connectivité dépendent désormais, en partie, de décisions prises par leur concurrent direct.

Si MTN choisit de prioriser ses propres services sur cette infrastructure, les opérateurs concurrents et les startups qui s’appuient sur leurs réseaux se retrouvent exposés à un risque structurel nouveau. Au nombre des services de MTN, il y a sa plateforme fintech MoMo, ses produits de connectivité entreprise et ses futurs datacenters IA.

Ce que ça crée comme opportunités pour les startups et investisseurs

La consolidation n’efface pas les opportunités. Elle les déplace. Plusieurs espaces blancs émergent clairement de cette transaction.

L’infrastructure neutre de substitution

Orange et les opérateurs de l’UEMOA devront négocier l’accès aux tours IHS à des conditions commerciales avec un concurrent direct. Cela crée une demande réelle pour des alternatives neutres :

  • towercos indépendantes ;
  • infrastructure passive partagée ;
  • solutions de backhaul par satellite.

Helios Towers et Al Karama Towers sont bien positionnés pour combler ce vide au Sénégal. Les institutions de financement du développement (SFI, BOAD, PROPARCO) ont historiquement financé ce type de projets d’infrastructure neutre.

L’énergie comme levier

IHS Towers a longtemps subi des coûts énergétiques élevés à travers l’Afrique subsaharienne, ce qui explique pourquoi des acteurs comme Aktivco existent. Une towerco gérant 2 678 sites en Côte d’Ivoire représente un client ancre potentiel de premier ordre pour une startup spécialisée dans les services énergétiques :

  • solaire hybride ;
  • gestion intelligente de l’énergie ;
  • co-localisation dans le cadre de l’électrification rurale.

Le spin-off de MoMo comme infrastructure fintech

MTN est en train de séparer ses activités mobile money en entités autonomes. MobileMoney Fintech Ltd au Ghana est entrée en vigueur le 31 mars 2026. Le Nigeria devrait suivre. Cela crée une interface B2B plus claire pour les startups de l’UEMOA qui construisent sur les rails MoMo, dans le crédit, l’assurance, le financement de la chaîne d’approvisionnement, les paiements PME.

Le risque, c’est la dépendance. L’opportunité, c’est la distribution à grande échelle.

Les verticales hors radar de MTN

L’appétit stratégique de MTN est clairement orienté vers les paiements, le crédit, les transferts d’argent et l’infrastructure. Les startups dans l’agritech, la healthtech, l’edtech, les solutions climatiques et le SaaS B2B pour les PME évoluent dans des espaces où MTN n’a ni l’intérêt ni la capacité de les concurrencer directement.

Pour les fonds de capital-risque focalisés sur l’UEMOA, c’est là que la thèse d’investissement se précise.

L’arbitrage réglementaire

L’expérience de l’Amérique latine montre que les autorités antitrust peuvent intervenir efficacement quand la consolidation de l’infrastructure menace la concurrence. Ce que feront les régulateurs de l’UEMOA (l’ARTCI en Côte d’Ivoire et l’ARTP au Sénégal) face aux risques de concentration liés à cette opération reste à voir.

Mais cette transaction ouvre une fenêtre pour que les acteurs de l’écosystème plaident activement pour des cadres réglementaires imposant le partage ouvert de l’infrastructure.

Ce que tout cela signifie pour l’économie numérique régionale

L’acquisition d’IHS Towers par MTN est l’événement infrastructurel le plus marquant pour l’économie numérique de l’Afrique francophone depuis une décennie.

Elle concentre le contrôle de milliers de tours en Côte d’Ivoire, au Cameroun et au-delà entre les mains d’un seul opérateur commercial, mettant fin à l’ère de l’infrastructure neutre qui avait discrètement soutenu l’écosystème startup mobile-first de la région.

Pour suivre les implications réglementaires et concurrentielles de cette concentration, l’ARCEP en France publie régulièrement des analyses sur les marchés d’infrastructure partagée. Rappelons que c’est de ce régulateur de référence que s’inspirent plusieurs régulateurs francophones africains.

Pour les investisseurs et les fondateurs en Afrique de l’Ouest francophone, la bonne réponse n’est pas l’inquiétude. C’est la recalibration.

Dans un marché où les sorties ont historiquement été freinées par l’absence d’acquéreurs stratégiques crédibles, l’appétit M&A explicite de MTN en fintech est aussi, paradoxalement, une bonne nouvelle. Cela signifie qu’un vrai acquéreur industriel existe désormais. Il s’agit maintenant de construire des entreprises qui valent la peine d’être rachetées dans des secteurs où la domination croissante de MTN sur l’infrastructure est un accélérateur, pas un plafond.

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