Kim Tran (Trenderz) : « Le marketing d’influence ne tient pas compte de la réalité des achats en Afrique »

Kim Tran n’a pas lancé Trenderz parce qu’elle ne connaissait pas le marketing d’influence. Elle l’a lancé parce qu’elle le connaissait trop bien.

Presque dix ans dans des groupes internationaux comme Estée Lauder et Kingfisher, un MBA marketing digital à l’EDHEC, et plusieurs années sur le terrain en Afrique francophone à orchestrer des campagnes entre marques et créateurs. Quand elle s’est installée à Abidjan en 2021 pour développer une marque e-commerce, elle a découvert un écosystème entrepreneurial dynamique, et un problème récurrent que personne n’avait vraiment résolu. Les hôtels, restaurants et spas payaient des influenceurs pour des vues, et aucune de ces vues ne se transformait en client traçable.

Trenderz est né de cette frustration. Lancée en janvier 2024 à Abidjan avec son cofondateur Koami Rummenigge Aziabou, la startup a démarré comme une agence hybride doublée d’un SaaS. Mi-2025, Kim Tran a tout démoli pour reconstruire une infrastructure. Un changement de direction radical qui a nécessité de tuer un modèle rentable pour en bâtir un nouveau depuis zéro.

Aujourd’hui, Trenderz est une plateforme d’infrastructure de réservation et d’attribution qui trace la recommandation d’un créateur du premier clic jusqu’à la réservation confirmée, et verse une commission fixe sans abonnement. La startup opère dans cinq pays africains (Côte d’Ivoire, Sénégal, Cameroun, Bénin et RDC) avec plus de 900 établissements partenaires et 6 000 créateurs inscrits.

Lina Kacyem, Investment Manager chez Launch Africa Ventures, s’est entretenue avec Kim Tran sur le pivot, les enseignements de 500 Global Creator Ventures, et la vision d’un marché que Trenderz entend redéfinir. Voici la substance de cette interview.

Le pivot : tuer un modèle qui marchait pour construire celui qui peut scaler

Au départ, Trenderz gérait les campagnes de marketing d’influence pour des hôtels, restaurants et spas. Les établissements payaient. La demande était réelle. Mais deux problèmes sont apparus après un an et demi d’opérations.

Le premier était structurel. Le modèle ne scalait pas. Chaque nouveau client demandait du temps humain. Les unités économiques étaient plafonnées par le nombre de campagnes que l’équipe pouvait gérer manuellement chaque mois.

Le second était plus fondamental, et c’est lui qui a tout déclenché. « Nos clients ne nous demandaient pas un outil de gestion d’influenceurs. Ils nous demandaient de la conversion : des réservations, des clients. Chaque conversation avec un directeur d’hôtel finissait de la même façon : ‘Nous ne voulons pas voir des vues ou des likes. Nous voulons des clients et savoir quels créateurs remplissent réellement nos chambres.’« 

Ce signal, constant et répété, a changé la lecture du problème. Trenderz ne construisait pas un service marketing. Elle était assise sur un vide beaucoup plus large. Il s’agit de l’infrastructure qui permet de transformer une recommandation sociale en transaction traçable et monétisée.

La décision a été prise à mi-2025. Au premier trimestre 2026, le système de réservation, la couche d’attribution et l’infrastructure de paiement des créateurs sont passés en production. Chaque réservation générée par un créateur sur Trenderz est désormais tracée de bout en bout, contenu, clic, acompte et paiement créateur, sur une seule plateforme.

Ce qu’il a fallu abandonner

Le pivot a coûté trois choses, chacune douloureuse à sa façon.

Un modèle de revenu qui fonctionnait

La couche agence générait du chiffre d’affaires mensuel avec des marges correctes et des clients récurrents. La tuer signifiait accepter zéro revenu pendant toute la durée de la reconstruction, tout en continuant à payer une équipe. Sans les 250 000 dollars levés en pré-amorçage auprès de Digital Africa, de la GIZ et d’un pool d’anges stratégiques, ce trou de trésorerie aurait été impossible à tenir.

Un terrain maîtrisé

Presque dix ans dans le marketing d’influence en Afrique francophone avant Trenderz. Connaître les agences, les clients, les cycles de pricing, les cycles de vente. Passer à un modèle d’infrastructure, c’était entrer dans un métier différent : développement produit plus long, conversations commerciales plus complexes, investissement initial plus lourd. « Mais c’est aussi un métier où ce qu’on construit reste alors qu’en agence, chaque campagne se revend à zéro. »

L’appartenance à une catégorie existante

Quand vous êtes une agence ou un SaaS, les acheteurs comprennent en cinq secondes ce que vous faites. Quand vous êtes une infrastructure de réservation boostée par la creator economy, vous devez expliquer la catégorie avant de présenter le produit parce que la catégorie n’existe pas encore. Plus difficile à vendre, plus difficile à pitcher, plus difficile à expliquer à l’équipe elle-même. « Jusqu’à ce que les premiers chiffres commencent à valider la thèse.« 

Les règles du marché africain

Trois constats sont ressortis de cette traversée.

Le premier est que la distribution prime sur le produit. En Afrique francophone, le meilleur outil perd face à un outil moins bon relayé par les bonnes personnes. Les modèles importés ne tiennent pas.

Le deuxième constat est que les startups de la creator economy occidentales reposent sur des abonnements, des tip jars, du Patreon. En Afrique francophone, ces mécaniques ne fonctionnent pas. Le consommateur est WhatsApp-first, les paiements sont fragmentés entre mobile money, espèces et carte, et la recommandation personnelle reste le premier canal de décision, bien avant la découverte algorithmique.

Le troisième constat enfin, est que l’infrastructure manquante est l’opportunité. « Dans tous les marchés que j’ai observés, les plus grandes entreprises sont celles qui ont construit les rails que les autres utilisent. Stripe pour les paiements en ligne. Shopify pour l’e-commerce. Flutterwave pour la fintech panafricaine. L’économie des créateurs et le tourisme en Afrique n’ont pas encore d’équivalent. C’est précisément le vide que nous comblons.« 

500 Global Creator Ventures : seule startup d’Afrique subsaharienne parmi 1 100 candidats

Trenderz a été sélectionnée pour le programme Creator Ventures de 500 Global, seule startup d’Afrique subsaharienne parmi plus de 1 100 candidatures reçues de 70 pays.

Qu’est-ce que ces trois mois ont changé ?

D’abord, l’exigence sur la précision du narratif. « 500 Global ne te demande pas de pitcher ton produit. Ils vous demandent de pitcher ta thèse de marché et de la défendre face à des partenaires qui ont vu défiler des milliers de startups. Tu arrives en pensant que tu sais raconter l’histoire de Trenderz. Tu repars en l’ayant réécrite plusieurs fois, parce que chaque version révèle ce qui ne tient pas.« 

Ensuite, une prise de conscience sur l’Afrique francophone comme marché à raconter. Beaucoup de mentors n’y avaient jamais travaillé ni sérieusement réfléchi. Kim Tran a passé une partie importante de ses échanges à poser le contexte : pourquoi WhatsApp domine, pourquoi le mobile money structure tout, pourquoi la recommandation personnelle précède la découverte algorithmique.

« Cet exercice de pédagogie permanente m’a forcée à construire une thèse beaucoup plus solide, parce que je ne pouvais rien tenir pour acquis. Aujourd’hui, c’est probablement ce qui me sert le plus avec les investisseurs internationaux : je sais traduire mon marché pour quelqu’un qui ne l’a jamais vu.« 

Le retour le plus structurant est venu d’un mentor du programme. Kim Tran lui pitchait Trenderz comme « une plateforme creator economy avec une couche de réservation« . Sa réponse : « Tu n’es pas de l’adtech, et tu n’es pas juste une startup creator economy. Vous construisez une infrastructure de réservation pour l’économie de la recommandation, appliquée au tourisme et aux loisirs. Repositionne-toi. » Cette phrase a reconfiguré l’ensemble du pitch de Trenderz.

Le programme s’est conclu au Sommet 1 milliard de followers à Dubaï, où Trenderz a présenté devant les opérateurs et investisseurs majeurs de la creator economy mondiale.

Le problème structurel de la rémunération des créateurs en Afrique

Quatre modèles dominent aujourd’hui la rémunération des créateurs en Afrique francophone. Aucun ne fonctionne vraiment.

Le forfait à l’avance. Une marque paie un créateur pour publier du contenu, avec un montant lié à la taille de l’audience. Le risque tombe entièrement sur l’acheteur, car il paie pour une promesse, sans garantie sur les résultats. Beaucoup de marques ont été échaudées par des campagnes qui généraient des likes mais zéro client.

Le troc. Un repas offert contre une publication, une nuit d’hôtel contre une story. Très répandu dans le tourisme et les loisirs. Le problème est que ça dévalorise le travail du créateur, rend toute mesure de ROI impossible, et maintient le secteur dans une économie informelle.

Le bouche-à-oreille amplifié. Une marque offre un produit ou une expérience et espère que le créateur en parlera spontanément. Aucun contrat, aucune rémunération formelle, aucun engagement.

L’affiliation classique. Un lien tracké vers le site du marchand, une vente capturée, une commission déclenchée. C’est le modèle qui fonctionne sur Amazon Affiliate ou ShopLTK aux États-Unis. En Afrique francophone, pour le tourisme et l’hôtellerie, il ne tient pas : la grande majorité des établissements n’a pas de site de réservation en ligne, donc il n’y a rien vers quoi tracker un clic. Et payer cinquante créateurs par mois dans cinq pays via les rails internationaux reste techniquement très complexe.

Le défaut structurel commun à ces quatre modèles est le même. Aucun ne couvre la chaîne de valeur complète. Chacun porte un fragment, la mise en relation pour les agences, l’audience pour les forfaits, l’attribution pour les affiliés. Mais aucun ne porte simultanément la mise en relation, la réservation, le paiement, l’attribution et le versement créateur sur une seule plateforme. La chaîne reste éclatée entre WhatsApp, un Google Calendar, du cash ou du mobile money, et un virement soixante jours plus tard. Tant que ces fonctions ne sont pas unifiées, professionnaliser l’économie des créateurs en Afrique francophone est mécaniquement impossible.

Où en est Trenderz aujourd’hui : V2, IA, Afrique du Sud

La traction est réelle. Plus de 900 établissements partenaires :

  • des hôtels boutique indépendants ;
  • des restaurants gastronomiques et des spas ;
  • des groupes établis comme Pathé Cinéma, Pizza Hut et Seen Hôtel Abidjan.

Plus de 6 000 créateurs et recommandeurs inscrits. Une croissance mensuelle de près de 50 % depuis début 2026, avec des économies unitaires positives sur une base par réservation. L’équipe compte dix personnes, répartie entre Abidjan, Lomé et Dakar.

Le modèle est entièrement à la performance : zéro frais d’abonnement, zéro coût de mise en place, zéro engagement. L’établissement ne paie que quand Trenderz lui livre un client. Le recommandeur (créateur ou simple ami qui a orienté la réservation) touche une part de la transaction, et Trenderz prélève une commission fixe basée sur la performance.

La V2, lancée ce mois-ci, est le changement le plus structurant depuis la création.

Jusqu’ici, la plateforme ciblait les créateurs de contenu avec une audience déjà installée. Avec la V2, l’infrastructure s’ouvre à toute personne qui recommande des lieux à son entourage. Le cas d’usage que Kim Tran décrit dit quelque chose de précis sur la vision : « Sarah a 28 ans, elle vit à Abidjan, elle a 800 abonnés sur Instagram. Elle n’est pas influenceuse. Mais chaque fois qu’un ami visite la Côte d’Ivoire, elle reçoit le même message : ‘Tu me donnes tes bonnes adresses ?‘ » Avec Trenderz, Sarah crée une page personnalisée, partage ses adresses, et touche une commission sur chaque réservation générée.

Ce n’est pas un gadget, c’est tracer et rémunérer un comportement social qui existait déjà, mais qui échappait à toute forme d’économie.

Quatre chantiers sont en cours simultanément :

  • l’exécution du lancement V2,
  • la préparation d’un seed auprès d’un pool restreint d’investisseurs stratégiques,
  • l’opérationnalisation de la feuille de route IA : dix-huit mois de données transactionnelles propriétaires commencent à alimenter des agents prédictifs pour le matching créateurs-établissements et le scoring de performance ;
  • la préparation de la première expansion vers l’Afrique anglophone, avec l’Afrique du Sud comme marché pilote ciblé pour fin 2026.

Dans cinq ans : plus de marketing d’influence, une économie de la recommandation

Ce qu’on appelle « marketing d’influence » aujourd’hui en Afrique francophone est une économie de promesses : les marques paient pour de la visibilité attendue, les créateurs publient pour des résultats incertains, et tout le monde négocie au cas par cas sans données ni rails standardisés.

Dans cinq ans, Kim Tran voit cette économie évoluer vers quelque chose de fondamentalement différent : une économie de la recommandation tracée, adaptée, rémunérée à la performance.

« Ce qui m’enthousiasme le plus dans le potentiel d’impact de Trenderz, c’est ce que ça signifie pour des dizaines de millions de jeunes Africains. Sur un continent où la moitié de la population a moins de vingt-cinq ans et où l’accès à l’emploi formel reste un défi, Trenderz ouvre une nouvelle catégorie de revenus accessible sans capital de départ, sans diplôme, sans réseau professionnel préexistant.« 

Sur le positionnement de long terme, la fondatrice est précise sur la métaphore qu’elle utilise : « Notre modèle économique se rapprochera davantage d’un Flutterwave appliqué à une verticale particulière que d’une plateforme d’influence classique. Nous ne serons pas vus comme une startup creator economy ni comme une startup tourisme. Nous serons une infrastructure financière dédiée à un type de transaction très spécifique : la transaction recommandée.« 

Questions fréquentes (FAQ)

C’est quoi Trenderz ?

Trenderz est une startup ivoirienne fondée en janvier 2024 à Abidjan par Kim Tran et Koami Rummenigge Aziabou. C’est une plateforme d’infrastructure de réservation et d’attribution qui connecte des établissements touristiques et de loisirs (hôtels, restaurants, spas) avec des créateurs de contenu et des recommandeurs, sur un modèle entièrement à la performance : l’établissement ne paie qu’à la réservation confirmée.

Comment fonctionne le modèle économique de Trenderz ?

Les établissements s’inscrivent gratuitement sur la plateforme. Quand un créateur ou recommandeur génère une réservation via son lien ou sa page Trenderz, l’établissement est débité d’une commission fixe. Le recommandeur touche une partie de cette commission. Trenderz ne facture aucun abonnement ni frais d’entrée, zéro coût tant qu’il n’y a pas de résultat.

Dans quels pays Trenderz est-il disponible ?

Trenderz opère dans cinq pays africains : Côte d’Ivoire, Sénégal, Cameroun, Bénin et République Démocratique du Congo. L’Afrique du Sud est ciblée comme marché pilote pour l’expansion anglophone d’ici fin 2026.

Qu’est-ce que la V2 de Trenderz ?

La V2, lancée en juin 2026, ouvre la plateforme à toute personne qui recommande des lieux à son entourage, pas seulement aux créateurs de contenu avec une grande audience. N’importe qui peut créer sa page Trenderz, partager ses bonnes adresses, et toucher une commission sur chaque réservation générée. C’est la monétisation d’un comportement social qui existait déjà sans jamais être rémunéré.

Quels financements Trenderz a-t-il levés ?

Trenderz a levé 250 000 dollars en pré-amorçage auprès de Digital Africa, de la GIZ (coopération allemande) et d’un pool d’anges stratégiques. Une levée seed est en cours de préparation.

Qu’est-ce que 500 Global Creator Ventures ?

C’est le programme d’accélération dédié à la creator economy du fonds d’investissement mondial 500 Global. Trenderz a été la seule startup d’Afrique subsaharienne sélectionnée parmi plus de 1 100 candidatures provenant de plus de 70 pays. Le programme s’est conclu par une présentation au Sommet 1 milliard de followers à Dubaï.

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