MTN veut prêter de l’argent directement : ce que signifie l’offensive fintech du géant africain

Depuis des années, MTN est là où l’argent circule en Afrique. En 2025, sa plateforme MoMo a traité plus de 500 milliards de dollars de valeur transactionnelle, soit plus de 23 milliards de transactions, auprès de près de 70 millions d’utilisateurs actifs mensuels. C’est une infrastructure financière de premier rang, sans banque centrale derrière, construite en vingt ans sur le dos des réseaux télécom.

Mais MTN ne traite pas les prêts. Elle les facilite en servant d’intermédiaire entre ses utilisateurs et des partenaires financiers tiers. Plus d’un million de personnes accèdent chaque jour à des prêts via les plateformes MTN, mais l’argent prêté est celui d’autres institutions, pas celui de MTN.

C’est ce que Serigne Dioum, directeur général de MTN Group Fintech, vient de dire publiquement qu’il entend changer. « Nous voulons aller plus haut dans la chaîne de valeur du crédit. Là où c’est pertinent, nous rechercherons des licences qui nous permettent non seulement de faciliter des prêts, mais aussi de prêter directement aux clients et de déployer notre propre bilan.« 

Ce changement de positionnement (d’intermédiaire à prêteur direct) est l’un des mouvements les plus significatifs dans le paysage fintech africain depuis plusieurs années. Et le Nigeria est le premier terrain visé.

Ce que MTN demande aux régulateurs nigérians

En novembre 2024, MTN Nigeria a déposé des demandes de licences auprès de la Banque centrale du Nigeria via sa filiale fintech MoMo Payment Service Bank (MoMo PSB). La procédure est toujours en cours selon les déclarations faites récemment lors du capital market event du groupe. Deux licences sont demandées.

La licence PSSP (Payment Solution Service Provider) permettrait à MoMo PSB de proposer des services de passerelle de paiement, d’agrégation marchands, de traitement de paiements, et de réduire la dépendance de MTN envers les processeurs tiers.

La licence PTSP (Payment Terminal Service Provider) permettrait à MoMo PSB de déployer et gérer des terminaux POS, de développer des applications POS, et d’offrir formation et support aux marchands, agents et utilisateurs.

Ensemble, ces deux licences feraient de MoMo PSB un acteur autonome du traitement des paiements sans dépendre de Flutterwave, Paystack ou d’autres processeurs pour certaines fonctions critiques. C’est une étape sur le chemin du crédit direct, mais ce n’est pas encore le crédit lui-même. Pour prêter sur son propre bilan, MTN aurait besoin d’une licence supplémentaire encore plus difficile à obtenir : une licence bancaire de plein exercice ou une licence de microfinance permettant les activités de prêt.

Le problème nigérian : MTN contre des banques bien établies

La situation de MTN au Nigeria est paradoxale. Le pays est sa plus grande opération (90 millions de clients), mais MoMo y compte seulement 3,7 millions de portefeuilles actifs fin 2025, très loin de l’objectif interne de 30 à 40 millions.

Karl Toriola, directeur général de MTN Nigeria, a une explication directe sur ce qui n’a pas fonctionné. « Nous avons obtenu notre licence au Nigeria à un moment où c’était déjà un marché très avancé. Il y avait déjà une très haute pénétration des services numériques, des services bancaires digitaux hautement natifs, et des banques traditionnelles et fintechs très agressives comme Moniepoint. »

Quand MTN s’est installé au Ghana en 2009, c’était une page blanche, pas de solution digitale, même sur USSD. MoMo y a grandi progressivement, capturant l’opportunité sur un marché encore ouvert. Au Nigeria, MTN est arrivé trop tard sur un terrain déjà occupé.

Toriola cite trois « poids aux jambes » lors du lancement nigérian. La plateforme d’abord, pas adaptée à ce marché (problème en cours de résolution via le partenariat Alipay). La licence ensuite : « MoMo PSB a été délibérément conçue (sous l’influence des banques nigérianes traditionnelles) pour nous entraver et nous paralyser. » Et enfin la concurrence, OPay, PalmPay, Moniepoint sont des fintechs nées pour ce marché, avec des produits taillés pour ses spécificités.

Le partenariat Alipay : la réponse technologique

Pour résoudre le problème de plateforme, MTN a annoncé le 9 juin 2026 un partenariat stratégique avec Ant International (la filiale de paiement international d’Ant Group, la maison mère d’Alipay).

L’objectif est de transformer MoMo en super app complète capable de gérer paiements, shopping, épargne et services lifestyle en un seul endroit. La plateforme mise à niveau par Alipay doit être lancée au Nigeria prochainement.

Ce n’est pas seulement un lifting d’interface. Ant International apporte une expertise très précise : c’est l’infrastructure technologique qui a permis à Alipay de passer d’un outil de paiement marchand à une super app financière comptant plus d’un milliard d’utilisateurs en Chine. L’enjeu pour MTN est d’adapter cette architecture aux réalités africaines (mobile money fragmenté, faible pénétration bancaire, transactions USSD pour les utilisateurs sans smartphone, marchands semi-formels).

Le partenariat avec Mastercard, annoncé en 2023, s’inscrit dans la même logique : renforcer l’infrastructure de paiements tout en attirant des investisseurs stratégiques dans les filiales fintech séparées.

La séparation des actifs : préparer l’entrée d’investisseurs externes

En parallèle de la demande de licences et du partenariat Alipay, MTN mène une restructuration structurelle de ses activités fintech. Le 30 avril 2026, lors de son assemblée générale, MTN Nigeria a approuvé le transfert de la majorité du contrôle de ses filiales fintech (dont MoMo PSB) à MTN Group Fintech B.V. Le Ghana avait complété une séparation similaire le 31 mars, devenant le premier marché à finaliser ce processus.

En avril, MTN Nigeria avait annoncé que sa maison mère allait acquérir une participation de 60 % dans MoMo PSB et Y’ello Digital Financial Services (YDFS). MTN Nigeria conserve une participation minoritaire significative de 40 %.

L’objectif de cette séparation est double. D’abord, réduire le risque financier pour MTN Nigeria en partageant les pertes futures et le fardeau des investissements entre l’entité locale et le groupe. Ensuite, créer une structure capable d’accueillir des investisseurs minoritaires extérieurs. Mastercard est en discussions avancées, et d’autres partenaires stratégiques sont recherchés.

Ralph Mupita, directeur général du groupe MTN, a précisé que le groupe n’est pas contraint par un calendrier d’IPO, mais reste ouvert à la vente de participations minoritaires allant jusqu’à 30 % dans ses activités fintech. Ce n’est pas une cotation en bourse imminente, c’est une consolidation de l’actionnariat pour préparer les conditions d’une valorisation externe dans les années à venir.

Le marché que MTN cible : 236 milliards de dollars de crédit manquant au Nigeria

Pour comprendre pourquoi le crédit direct est la prochaine étape logique, il faut regarder les chiffres.

Serigne Dioum estime que seulement 4 à 5 % des adultes africains ont accès au crédit formel. C’est le contexte continental. Au Nigeria, c’est encore plus criant. En effet, selon un rapport 2025 de la National Credit Guarantee Company (NCGC), près de 80 % des MPME nigérianes n’ont pas accès au crédit formel. Stears estime le déficit de financement du secteur à environ 236 milliards de dollars.

Ce déficit ne disparaît pas parce que les banques nigérianes ne s’y intéressent pas. Il persiste parce que les banques traditionnelles ont besoin d’historiques de crédit formels, de garanties, et d’une rentabilité minimale par client pour couvrir leurs coûts de distribution. Un commerçant de Lagos avec un échoppe informelle, des entrées et sorties cash quotidiennes, mais sans compte bancaire formel et sans garantie physique, est invisible pour le système bancaire classique.

MTN, lui, voit ce commerçant tous les jours. Il recharge son crédit téléphonique. Il envoie et reçoit de l’argent via MoMo. Ses transactions passent par l’infrastructure MTN. Ces données construisent un profil de risque que les banques n’ont tout simplement pas.

C’est l’avantage structurel que MTN veut convertir en licences de prêt : transformer la connaissance comportementale de ses 70 millions d’utilisateurs actifs en capacité de scoring du crédit.

Les risques que MTN accepte en entrant dans le crédit

Passer du paiement au crédit direct n’est pas anodin. C’est un changement fondamental du profil de risque. En effet, le crédit direct exposerait MTN au risque de crédit, à une régulation plus lourde, et à une concurrence plus féroce avec les banques et les prêteurs digitaux.

Quand MTN facilite un prêt via un partenaire financier, elle prélève des commissions sans porter le risque de défaut. Quand elle prête sur son propre bilan, chaque prêt non remboursé est une perte directe. À grande échelle (sur 70 millions d’utilisateurs, dans des marchés à forte volatilité économique) ce risque peut devenir systémique.

La régulation s’adapte lentement. La CBN a maintenu une position prudente sur les services financiers pilotés par les télécoms, préférant le modèle de banque de services de paiement (PSB) qui restreint la gamme de services offerts par des entreprises comme MTN. Obtenir des licences plus larges demande de convaincre un régulateur qui surveille aussi la stabilité du système financier national.

La concurrence bancaire est également réelle. Les grandes banques nigérianes (GTBank, Zenith, Access, First Bank) ont investi massivement dans leurs propres applications et ont des bases clients comparables. Leurs transactions mobiles combinées ont atteint 286 trillions de nairas en 2025, signalant que les prêteurs traditionnels regagnent du terrain sur un marché qu’on pensait appartenir aux fintechs.

Le contexte concurrentiel : Airtel, OPay, et la convergence télécoms-fintech

MTN n’est pas seul sur ce terrain. En effet, Airtel Africa prépare une potentielle cotation de son activité mobile money, qui pourrait être valorisée jusqu’à 10 milliards de dollars. On voit là un signal fort de l’appétit des investisseurs pour les actifs fintech africains autonomes.

OPay, PalmPay, Moniepoint (les fintechs natives nigérianes) ont construit leurs positions en ciblant précisément les segments que les banques ignoraient, avec des produits adaptés : interfaces en langues locales, transactions USSD, intégration dans les marchés informels. Elles n’ont pas de réseau télécom, mais elles ont des années d’avance sur l’expérience utilisateur dans ces segments.

Pour MTN, la convergence est l’argument central : être à la fois l’opérateur télécom et le prestataire financier du même utilisateur crée des synergies que les fintechs pures ne peuvent pas répliquer facilement. La data comportementale télécom enrichit le scoring de crédit.

L’agent réseau MTN devient aussi agent financier. La recharge téléphonique et le remboursement de prêt peuvent coexister dans la même application. C’est la logique de la super app, et c’est exactement ce vers quoi le partenariat Alipay pousse MoMo.

Repères chiffrés : MTN Fintech en 2025-2026

IndicateurValeur
Volume de transactions MoMo (2025)>500 milliards $
Nombre de transactions traitées (2025)>23 milliards
Utilisateurs actifs mensuels MoMo~70 millions
Marchands partenaires>2 millions
Réseau d’agents>1,4 million
Revenus MTN Fintech (2025)~2,8 milliards $
Accès quotidien au crédit via MTN>1 million de personnes
Portefeuilles actifs MoMo au Nigeria (fin 2025)3,7 millions (sur 90 millions de clients)
Déficit financement MPME Nigeria~236 milliards $ (estimation Stears)

Questions fréquentes (FAQ)

MTN peut-il prêter de l’argent directement en Afrique ?

Pas encore, pas directement. MTN facilite actuellement l’accès au crédit via des partenaires financiers tiers. Pour prêter sur son propre bilan, il lui faut des licences réglementaires spécifiques, différentes par marché. Au Nigeria, les demandes de licences PSSP et PTSP sont déposées depuis novembre 2024 et en cours d’examen par la Banque centrale du Nigeria.

Qu’est-ce que MoMo PSB ?

MoMo PSB (MoMo Payment Service Bank) est la filiale fintech de MTN au Nigeria. C’est sous cette entité que les licences sont demandées et que la restructuration actionnariale a été approuvée lors de l’assemblée générale d’avril 2026. MTN Group Fintech B.V. en détient désormais 60 %, MTN Nigeria conservant 40 %.

Pourquoi MoMo a-t-il eu du mal à s’imposer au Nigeria ?

Trois facteurs structurels : une plateforme initiale inadaptée à un marché très digitalisé, une licence PSB délibérément restrictive (accordée sous pression des banques traditionnelles selon Karl Toriola), et une concurrence très forte d’acteurs comme OPay, PalmPay et Moniepoint qui ont construit leurs positions sur ce marché depuis leur création.

Qu’est-ce que le partenariat MTN-Alipay ?

Annoncé le 9 juin 2026, le partenariat entre MTN et Ant International (filiale d’Ant Group, maison mère d’Alipay) vise à refondre la plateforme MoMo en super app capable de gérer paiements, épargne, shopping et services lifestyle. La plateforme mise à niveau doit être lancée au Nigeria dans les prochaines semaines. C’est la réponse technique de MTN au problème de plateforme identifié comme l’un des freins principaux à l’adoption de MoMo.

Quel est le déficit de crédit au Nigeria pour les PME ?

Selon un rapport 2025 de la National Credit Guarantee Company, près de 80 % des MPME nigérianes n’ont pas accès au crédit formel. Stears estime le déficit total de financement du secteur à environ 236 milliards de dollars. Un marché adressable considérable pour tout acteur pouvant scorer le risque sans exiger de garanties traditionnelles.

MTN va-t-il entrer en bourse pour ses activités fintech ?

Pas à court terme selon son directeur général Ralph Mupita, qui a précisé que le groupe n’est pas contraint par un calendrier d’IPO. La stratégie actuelle est la vente de participations minoritaires (jusqu’à 30 %) à des investisseurs stratégiques, Mastercard étant le partenaire le plus avancé. La séparation des filiales fintech au Nigeria et au Ghana crée les conditions structurelles d’une éventuelle valorisation externe future.

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