BasiGo : le pionnier du bus électrique en Afrique de l’Est

Électrifier les deux-roues en Afrique, c’est compliqué. Électrifier les bus urbains, c’est une autre catégorie de difficulté. Les distances sont plus longues, les coûts d’acquisition sont bien plus élevés, les infrastructures de charge doivent être pensées à l’échelle d’un réseau, et les opérateurs de transport (en Afrique comme ailleurs) travaillent sur des marges serrées qui laissent peu de place à l’expérimentation.

BasiGo a choisi ce problème en 2021. Fondée à Nairobi par Jit Bhattacharya et Jonathan Green, la startup a démarré ses opérations le 2 novembre 2021 après avoir levé 1 million de dollars en pré-seed. Ses deux premiers bus ont pris la route le 22 mars 2022, opérés sous les enseignes Citi Hoppa et East Shuttle sur des corridors desservant Buruburu, Dandora et l’aéroport international Jomo Kenyatta.

Depuis ce démarrage modeste, BasiGo a construit quelque chose de structurellement solide : un modèle de financement original, une ligne d’assemblage locale, une présence dans deux pays, une certification carbone africaine inédite, et un carnet de commandes qui dépasse la capacité de production. En 2026, la startup n’est plus un pari, c’est un acteur qui façonne concrètement la transition vers un transport public propre en Afrique de l’Est. BasiGO est une startup qui a choisi le problème le plus difficile et le résout progressivement.

Le contexte : pourquoi le bus électrique a du sens en Afrique

Pour comprendre BasiGo, il faut comprendre ce qu’est un matatu. Ces derniers sont des minibus privés qui constituent l’épine dorsale du transport urbain à Nairobi et dans des dizaines de villes kényanes. Ils sont exploités par des SACCOs (des coopératives d’épargne et de crédit) qui regroupent des propriétaires individuels. La quasi-totalité de cette flotte tourne au diesel.

Les bus diesel émettent environ 1 gigatonne de CO₂ chaque année en Afrique. À Nairobi, la pollution liée aux transports est un problème de santé publique documenté. Et le coût du carburant importé pèse lourd sur les opérateurs comme sur les passagers.

La transition vers l’électrique offre une promesse concrète : des bus moins coûteux à exploiter, moins polluants, et alimentés par une ressource que le Kenya possède en abondance. Le mix énergétique largement renouvelable du Kenya amplifie les avantages climatiques de l’électrification des transports. Le pays produit aujourd’hui plus de 90 % de son électricité à partir de sources renouvelables (géothermie, hydroélectricité, éolien) ce qui rend la valeur climatique du bus électrique particulièrement élevée dans ce contexte précis.

Le seul obstacle réel était le coût d’acquisition. Un bus électrique coûte deux à quatre fois plus cher qu’un bus diesel équivalent. C’est exactement le problème que BasiGo a décidé de résoudre.

Le modèle Pay-As-You-Drive : l’innovation financière au cœur du dispositif

L’innovation clé de BasiGo est un modèle de paiement à l’usage (PAYD). Un plan par abonnement où les conducteurs effectuent un dépôt initial puis paient des frais quotidiens en fonction des kilomètres parcourus, qui couvrent la location de la batterie, la recharge, l’entretien ainsi que l’assurance du véhicule.

Concrètement, l’opérateur ne supporte pas le coût complet du bus à l’achat. Il verse un dépôt initial réduit, puis paie au kilomètre parcouru. Ce paiement couvre tout :

  • la location de la batterie ;
  • les charges dans les dépôts de BasiGo ;
  • la maintenance préventive ;
  • l’assurance.

C’est une infrastructure de service complète packagée dans un seul contrat, accessible à des coopératives qui n’auraient jamais pu financer l’acquisition d’un bus électrique en une seule fois.

Jonathan Green, co-fondateur et directeur financier de BasiGo, a résumé la philosophie : « En tirant parti de notre modèle de paiement à l’usage et en proposant des options d’achat flexibles, nous pouvons permettre aux entreprises de matatus d’adopter des solutions d’énergie propre sans coûts initiaux importants.« 

Ce modèle a une deuxième vertu souvent sous-estimée. En effet, il transfère le risque technologique de l’opérateur vers BasiGo. Si la batterie vieillit moins bien que prévu, si un composant nécessite un remplacement, si les performances se dégradent, c’est BasiGo qui gère. L’opérateur, lui, paie pour un service de mobilité, pas pour un actif dont il ne maîtrise pas les aléas.

De deux bus à une ligne d’assemblage nationale

La trajectoire de BasiGo est celle d’une startup qui a su traduire la validation terrain en capacité industrielle.

Dans les six premiers mois d’opération, les deux premiers bus avaient couvert 150 000 kilomètres et transporté plus de 155 000 passagers. Ces chiffres ont convaincu les investisseurs suivants. En 2023, BasiGo a commencé l’assemblage local au Kenya via Associated Vehicle Assemblers. Puis en 2024, l’ambition a changé d’échelle.

Construite en partenariat avec Kenya Vehicle Manufacturers, l’usine BasiGo de Thika est la première ligne d’assemblage de bus électriques dédiée du pays, faisant partie d’un investissement dépassant 3,5 milliards de shillings kenyans (27 millions de dollars).

La US Development Finance Corporation (DFC) a fourni 1 milliard de shillings kényans en financement, permettant à BasiGo d’augmenter sa production de 5 à 20 bus par mois.

Cette montée en cadence change tout. À cinq bus par mois, il aurait fallu plus de quarante ans pour résorber le carnet de commandes. À vingt bus par mois, l’horizon de 1 000 véhicules devient crédible.

Les financements qui ont rendu tout cela possible

En 2021, BasiGo a levé 63,1 millions de dollars auprès d’investisseurs tels que SBI Investment, Novastar Ventures, Trucks Venture Capital, Africa50, et d’autres. Le tour de Série A de 42,5 millions de dollars bouclé en 2024 reste le plus significatif.

L’opération comprenait une participation d’Africa50, fonds d’infrastructure panafricain, ainsi que des ressources allouées à l’expansion de la ligne d’assemblage au Kenya Vehicle Manufacturers de Thika, au développement du service Pay-As-You-Drive et au renforcement de la plateforme technologique Jani.

Plus récemment, BasiGo a reçu un nouveau financement de Proparco, la branche de l’Agence française de développement dédiée au secteur privé, pour poursuivre son expansion au Kenya et au Rwanda. La présence de Proparco dans le tour de table confirme l’intérêt croissant des institutions de développement pour les modèles de mobilité propre en Afrique sub-saharienne.

L’expansion intercity : sortir de Nairobi

Pendant ses premières années, BasiGo s’est concentré sur les corridors urbains de Nairobi. En juillet 2025, la startup a franchi un pas différent.

BasiGo a lancé le premier programme pilote de matatus électriques sur des routes intercity au Kenya, en partenariat avec 4NTE SACCO et Manchester Travellers Coach SACCO. Le pilote couvre les corridors Nyahururu – Nyeri, Nyahururu – Nakuru et Thika – Nairobi. Chaque van offre une autonomie allant jusqu’à 300 kilomètres sur une seule charge et peut être rechargé en 1,5 heure.

Ce n’est pas une extension naturelle. Les routes intercity posent des contraintes différentes : distances plus longues, moins de dépôts de recharge disponibles, conditions de route variables. C’est précisément pourquoi BasiGo a installé des bornes de charge rapide en courant continu à Nyahururu et Thika avant le lancement. L’idée est de démontrer que le modèle tient au-delà du périmètre urbain. Une validation indispensable pour convaincre les opérateurs régionaux.

L’entreprise avait près de 500 commandes en attente, dépôts déjà versés, au moment de l’annonce de ce pilote. La demande existe. La contrainte n’est pas commerciale, elle est opérationnelle et infrastructurelle.

Le Rwanda : un marché complémentaire

Le Kenya reste le marché principal et le hub de production. Mais BasiGo a commencé à structurer une présence au Rwanda, avec une approche différente.

Contrairement au Kenya, où l’assemblage se fait localement, le Rwanda importe des bus électriques entièrement construits tout en établissant un réseau de recharge. BasiGo a livré 128 bus au Rwanda avant fin 2025.

Doreen Orishaba, directrice générale de BasiGo Rwanda, a insisté sur l’importance d’une expansion au-delà des zones urbaines, évoquant notamment Muhanga comme prochain terrain d’opération.

Le Rwanda présente des avantages réglementaires non négligeables. En effet, le gouvernement rwandais a fait de la mobilité électrique une priorité explicite dans sa stratégie de développement, et le réseau routier inter-urbain est plus accessible qu’au Kenya.

La certification Gold Standard : une première africaine

En avril 2026, BasiGo a annoncé une validation qui dépasse le seul cadre opérationnel. La startup a obtenu la certification Gold Standard pour son projet de bus électrique, devenant ainsi la première initiative de ce type en Afrique à recevoir cette reconnaissance. Un premier lot de crédits carbone issus du projet sera vendu à Climate Impact Partners.

BasiGo a précisé que les réductions d’émissions certifiées représentent les émissions évitées en remplaçant des bus diesel par des véhicules électriques, et que chaque kilomètre parcouru et chaque kilowattheure consommé sont enregistrés en temps réel grâce à la télématique embarquée.

Ce mécanisme de crédits carbone n’est pas qu’une source de revenus supplémentaire. Il crée une boucle de financement vertueux : plus les bus roulent, plus les émissions évitées sont certifiables, plus BasiGo peut vendre des crédits à des entreprises qui cherchent à compenser leurs émissions. La transparence des données télémétriques (kilométrage et consommation enregistrés en temps réel sur chaque bus) est ce qui rend cette certification crédible et défendable face aux acheteurs institutionnels.

Les vans électriques : un nouveau segment

En avril 2026, BasiGo a lancé l’assemblage local de vans électriques au Kenya. La startup a été nommée BloombergNEF 2026 Pioneers Winner dans la catégorie Wildcard, une reconnaissance qu’elle a présentée comme la preuve que l’Afrique peut mener le monde dans le transport public abordable et bas carbone.

Les 16 et 19 places électriques opèrent sur les corridors Nyahururu-Nyeri, Nyahururu-Nakuru et Thika-Nairobi. Chaque van offre une autonomie allant jusqu’à 300 kilomètres sur une seule charge et peut être rechargé en 1h30. L’assemblage local de ces vans marque une extension du modèle industriel : BasiGo ne dépend plus uniquement des bus de grande capacité pour servir son marché. Elle couvre désormais les segments plus petits qui constituent en réalité la majorité du trafic intercity kenyan.

Le cadre réglementaire s’aligne, mais partiellement

Le contexte réglementaire kényan évolue dans le bon sens. Le 3 février 2026, le Ministère des Routes et des Transports du Kenya a officiellement lancé la Politique Nationale de Mobilité Électrique. Cette politique déplace le secteur des véhicules électriques de la phase de projets pilotes fragmentés vers une stratégie économique nationale structurée.

Parmi les mesures déjà en vigueur il y a la détaxation de la TVA sur les bus électriques, les bicyclettes, les motos et les batteries lithium-ion.

Le gouvernement kényan a également révélé son intention d’investir 6,12 milliards de KES (47,26 millions de dollars) pour établir 10 000 stations de recharge pour véhicules électriques sur les autoroutes à travers le pays d’ici 2030, bien que les calendriers précis et les plans détaillés restent à divulguer.

C’est là que le bât blesse encore. Les ambitions politiques sont réelles, mais le réseau de charge intercity n’existe pas encore à l’échelle requise pour un déploiement massif de bus longue distance. Un corridor comme Nairobi à Mombasa ne peut pas compter sur un réseau futur. Il a besoin d’une infrastructure opérationnelle dès maintenant, placée à des intervalles correspondant à la performance réelle, pas à des conditions idéales.

BasiGo construit cette infrastructure en partie elle-même, mais c’est un investissement lourd qui ralentit mécaniquement le rythme de déploiement.

Ce que BasiGo représente pour la mobilité africaine

Pris ensemble, les développements de BasiGo en 2025-2026 dessinent une trajectoire cohérente. La startup n’optimise pas un seul levier. En effet, elle tire simultanément sur plusieurs fils :

  • financement accessible (PAYD) ;
  • production locale (Thika) ;
  • diversification géographique (Rwanda, routes intercity) ;
  • revenus climatiques (crédits carbone Gold Standard) ;
  • extension du catalogue (vans électriques).

BasiGo se définit elle-même comme étant « en mission pour faire de l’Afrique le leader mondial des transports publics abordables et bas carbone« , en s’appuyant sur une technologie de pointe conçue pour répondre aux besoins réels des transports africains.

La reconnaissance de BloombergNEF comme Pioneer 2026 et la certification Gold Standard ne sont pas des anecdotes. Elles signalent que BasiGo a atteint un niveau de crédibilité qui dépasse le marché local et commence à positionner le Kenya (et plus largement l’Afrique de l’Est) comme un terrain d’expérimentation sérieux pour la mobilité propre à grande échelle.

L’objectif de 1 000 bus électriques en circulation d’ici 2027 reste ambitieux. Avec 500 commandes en attente, une ligne d’assemblage montant à 20 bus par mois, et un modèle financier qui absorbe la contrainte du coût initial, BasiGo a les bases pour y arriver. Ce qui se jouera dans les prochains mois, c’est la vitesse à laquelle l’infrastructure de charge suivra.

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