Il y a tout juste un an et demi, Moniepoint faisait une entrée fracassante sur le marché britannique. L’annonce du lancement de MonieWorld, son produit de transfert de fonds destiné à la diaspora nigériane, avait suscité beaucoup d’espoir. La licorne fintech, qui avait déjà conquis le Nigeria, entendait désormais s’attaquer à l’un des corridors de transfert les plus lucratifs au monde.
Pourtant, l’aventure s’achève déjà. Moins de 18 mois après ce lancement, Moniepoint met fin à MonieWorld. La société a annoncé mardi qu’elle réorientait ses ressources vers ses principaux marchés africains, laissant derrière elle des millions de livres investis et une équipe en partie redéployée.
Cette décision, bien que brutale, n’est pas une surprise pour les observateurs avertis. Moniepoint, qui a traité 294 milliards de dollars de transactions annualisées en 2025, a toujours misé sur sa capacité à dominer les marchés où elle est déjà implantée. L’expansion hors du Nigeria était une expérience, pas un pivot stratégique. Décryptage de cette sortie qui en dit long sur les priorités de la fintech.
L’aventure MonieWorld, un pari risqué dès le départ
Une incursion coûteuse sur un marché concurrentiel
Lors du lancement de MonieWorld en avril 2025, Moniepoint visait une part du marché des transferts de fonds entre le Royaume-Uni et le Nigeria, estimé à 2,76 milliards de livres (3,69 milliards de dollars). Un marché juteux, mais déjà dominé par des acteurs historiques comme Western Union, MoneyGram ou WorldRemit.
Pour s’imposer, Moniepoint a investi massivement. La société a engagé 1,2 million de livres en dépenses d’installation, couvrant les coûts administratifs, l’infrastructure technologique et le personnel de conformité nécessaires pour opérer sur le marché réglementé du Royaume-Uni. Elle a également obtenu un dépôt de participation de 2,5 millions de dollars pour acquérir l’Electronic Money Institution Bancom Europe Ltd, autorisée par la Financial Conduct Authority (FCA). En tout, le groupe Moniepoint a affecté 7,39 millions de dollars à son expansion à Londres.
Des résultats encourageants, mais insuffisants
Malgré cet investissement, Monieworld a enregistré une progression de 70 % du volume mensuel de transactions au sein de la diaspora britannique. Un chiffre encourageant, mais qui n’a pas suffi à convaincre la direction de poursuivre l’aventure.
La société n’a pas divulgué combien d’argent MonieWorld avait traité ni combien de clients elle avait acquis. Mais le message est clair : les résultats n’étaient pas à la hauteur des attentes. Dans un marché ultra-concurrentiel, où les marges sont faibles et les coûts d’acquisition élevés, il est difficile de rentabiliser un investissement de plusieurs millions de dollars.
Un recentrage stratégique sur l’Afrique
Le Nigeria, cœur de métier
Moniepoint redouble d’efforts pour ce qui fonctionne : le Nigeria. La fintech est surtout connue pour ses appareils de point de vente bleus, utilisés par des milliers d’agents à travers le pays pour distribuer de l’argent. Ce réseau, couplé à sa plateforme de paiement, a fait de Moniepoint un acteur incontournable du paysage financier nigérian.
En 2025, la société a traité 294 milliards de dollars de transactions annualisées. Un chiffre colossal, qui témoigne de sa domination sur le marché des paiements au Nigeria. En recentrant ses ressources sur ce marché, Moniepoint espère renforcer sa position et explorer de nouvelles opportunités de croissance.
Le Kenya, prochain terrain de jeu
Moniepoint ne se limite pas au Nigeria. La société a également des ambitions au Kenya, où elle a acquis une participation majoritaire dans une banque de microfinance en mai. Cette acquisition, qui mettait fin à un effort pluriannuel pour prendre pied dans la plus grande économie d’Afrique de l’Est, a été suivie par la nomination de Rose Muturi, ancienne PDG de Branch Kenya, au poste de directrice générale du Kenya.
Cette expansion au Kenya s’inscrit dans une stratégie plus large de croissance panafricaine. Moniepoint veut construire une plateforme financière tout-en-un pour les entreprises africaines, en s’appuyant sur ses succès au Nigeria et sur son savoir-faire technique.
L’acquisition d’Orda, un signal fort
En juillet, Moniepoint a également acquis Orda, un fournisseur de logiciels de restauration basé sur le cloud. Cette acquisition renforce sa présence dans le secteur des PME, en lui offrant des outils de gestion adaptés aux besoins des commerçants. Une manière de s’ancrer encore plus profondément dans l’économie réelle.
Ce que MonieWorld a apporté à Moniepoint
Une validation de l’infrastructure transfrontalière
Même si l’expérience britannique s’achève, Moniepoint n’en tire pas que des leçons négatives. La société a validé son infrastructure transfrontalière et a apporté de la valeur à des milliers d’utilisateurs de la diaspora. Cette architecture technique, financière et opérationnelle sera réorientée vers ses principaux marchés africains.
Autrement dit, Moniepoint a appris à gérer des transferts internationaux, à se conformer aux régulations étrangères et à construire des produits adaptés à un public différent. Ces compétences pourront être réutilisées pour d’autres projets, notamment en Afrique.
Une équipe redéployée
La majeure partie de l’équipe MonieWorld sera redéployée vers d’autres départements. Les employés concernés ont déjà été informés et soutenus tout au long du processus. Une gestion humaine, qui évite des licenciements secs et préserve les compétences acquises.
Moniepoint a également précisé que d’autres changements auront lieu au cours des prochaines semaines. Mais la société n’a pas donné de calendrier clair pour le processus de transition.
Les leçons à tirer pour les fintechs africaines
L’expansion internationale, un défi de taille
L’aventure de Moniepoint au Royaume-Uni rappelle que l’expansion internationale est un défi de taille pour les fintechs africaines. Même avec des millions de dollars d’investissement, une technologie de pointe et une équipe expérimentée, il est difficile de s’imposer sur des marchés matures et concurrentiels.
Les barrières réglementaires, les coûts d’acquisition clients, la concurrence des acteurs historiques : autant d’obstacles qui peuvent rendre une expansion périlleuse. Moniepoint a fait le choix de limiter la casse et de se recentrer sur ses marchés de prédilection.
L’Afrique, un marché encore immense
Mais cette décision n’est pas un aveu d’échec. C’est un choix stratégique. L’Afrique reste un marché immense, avec des besoins de services financiers encore largement insatisfaits. Moniepoint a compris que son avenir se joue sur le continent, pas à Londres ou New York.
En recentrant ses ressources, la fintech espère renforcer sa position de leader et explorer de nouvelles opportunités de croissance. L’acquisition de Sumac au Kenya et d’Orda au Nigeria en sont les premières illustrations.
Les défis à relever pour Moniepoint
La concurrence sur le continent
Moniepoint n’est pas seule sur le continent. Des concurrents comme Flutterwave, Paystack ou Paga investissent massivement pour capter des parts de marché. La bataille des paiements en Afrique est loin d’être gagnée.
Pour maintenir sa position, Moniepoint devra continuer à innover, à élargir sa gamme de produits et à renforcer son réseau d’agents. L’acquisition d’Orda est un pas dans cette direction. D’autres suivront probablement.
La rentabilité, un enjeu de long terme
La rentabilité est un autre défi. Les fintechs africaines, comme leurs homologues mondiales, ont souvent privilégié la croissance des volumes au détriment de la rentabilité. Moniepoint devra trouver un équilibre entre ces deux impératifs.
L’arrêt de MonieWorld, qui consommait des ressources sans générer de bénéfices significatifs, est un signe que la société prend ce sujet au sérieux.
Conclusion
La décision de Moniepoint de mettre fin à Monieworld marque un tournant dans sa stratégie d’expansion. Moins de 18 mois après son lancement au Royaume-Uni, la fintech nigériane fait marche arrière, préférant recentrer ses ressources sur ses marchés de prédilection en Afrique.
Cette décision est à la fois un aveu d’échec et un choix stratégique. Un aveu, parce que Monieworld n’a pas réussi à s’imposer sur un marché concurrentiel. Un choix stratégique, parce que l’Afrique reste le cœur de métier de Moniepoint, là où elle est la plus forte.
L’avenir de la fintech se jouera au Nigeria, au Kenya, et peut-être dans d’autres pays africains. Moniepoint veut être la plateforme financière tout-en-un du continent. Et pour cela, elle a besoin de toutes ses ressources. L’expérience britannique, bien que coûteuse, lui aura appris des leçons précieuses. Reste à voir si elle saura les mettre à profit.