M-PESA a changé la vie des Kenyans. Lancé il y a près de vingt ans, le service de paiement mobile a permis à des millions de personnes d’envoyer, de recevoir et d’épargner de l’argent sans passer par une banque. Une véritable révolution financière qui a fait du Kenya un modèle mondial d’inclusion financière.
Pourtant, un défi demeure. Malgré cette avancée spectaculaire, l’accès au crédit reste un casse-tête pour des millions de ménages et de petites entreprises. Les banques traditionnelles jugent ces clients trop risqués. Elles exigent des garanties, des comptes audités et un historique bancaire que les commerçants, les agriculteurs et les artisans ne possèdent pas.
Safaricom, le géant des télécommunications propriétaire de M-PESA, a donc décidé de s’attaquer à ce nouveau chantier. L’entreprise estime que ses données transactionnelles lui offrent une vision unique du comportement financier des Kenyans. Une vision bien plus fine que celle des banques, et qui pourrait permettre d’ouvrir le crédit à des millions d’exclus.
Le déficit de crédit : un frein à la croissance économique
Des PME privées de financement
Au Kenya, les petites et moyennes entreprises (PME) représentent plus de 90 % des entreprises. Elles emploient des millions de personnes. Pourtant, ces moteurs de l’économie citent régulièrement le financement comme l’un de leurs principaux obstacles. Sans accès à des prêts abordables, leur croissance reste limitée. Certaines disparaissent même faute de liquidités.
Le problème est structurel. La plupart de ces entreprises n’ont pas d’états financiers audités. Elles ne peuvent pas fournir de garanties formelles. Leur historique bancaire, quand il existe, reste mince. Les banques ne savent pas comment évaluer leur risque, et elles préfèrent s’abstenir plutôt que de se tromper.
Le crédit se redresse, mais trop lentement
Ces deux dernières années, la situation s’est légèrement améliorée. La Banque centrale du Kenya (CBK) a baissé ses taux d’intérêt à plusieurs reprises. Résultat, la croissance du crédit au secteur privé est passée de 2,9 % en janvier 2025 à 8,1 % en mars 2026. Une progression encourageante.
Les taux d’intérêt moyens des prêts commerciaux ont également baissé, tombant à environ 14,7 % contre 17,2 % fin 2024. Pourtant, les banques restent prudentes. Le ratio de prêts non performants a atteint 15,6 % en mars, ce qui les incite à la plus grande vigilance. Elles continuent donc de privilégier les emprunteurs qu’elles connaissent bien.
Les prêteurs numériques, une solution coûteuse
Face à ce vide, des prêteurs numériques ont émergé. Ils accordent des prêts rapidement, sans garantie, souvent via une simple application mobile. Leur accessibilité est indéniable. Mais leur coût est exorbitant.
Comme l’explique Andrew Mutha, directeur général de Safaricom Money Transfer Services, certains emprunteurs finissent par payer des frais annualisés qui dépassent la valeur du prêt initial. « Rapidement, ce chiffre atteint 60 %, voire parfois plus de 100 % sur l’année », déplore-t-il. Des taux qui piègent les plus vulnérables et les enfoncent dans l’endettement.
Safaricom, une approche différente du risque
Les données transactionnelles, une mine d’informations
Le désaccord entre Safaricom et les banques ne porte pas vraiment sur les prêts, mais sur l’accès à l’information. Les banques évaluent le risque en fonction de critères traditionnels : garanties, comptes audités, ancienneté de la relation bancaire. Des critères qui excluent d’office une grande partie de la population.
Avec des millions de transactions quotidiennes, M-PESA dispose d’une base de données unique. Chaque paiement reçu, chaque facture réglée, chaque salaire versé, chaque achat effectué constitue un indice précieux sur le comportement financier d’un individu ou d’une entreprise. Safaricom a ainsi accumulé l’une des bases de données financières les plus complètes du continent.
L’entreprise utilise déjà ces informations pour déterminer les limites de découvert de sa carte Fuliza et d’autres produits de prêt comme M-Swari et KCB-MPESA. Elle prévoit désormais d’appliquer le même modèle au financement des entreprises.
Un partenariat avec les banques, pas une concurrence
Il est intéressant de noter que Safaricom ne souhaite pas devenir une banque. L’entreprise aspire plutôt à devenir une plateforme qui met en relation les investisseurs et les emprunteurs. Une distinction importante, car elle dessine un modèle économique très différent de celui des établissements traditionnels.
Comme l’explique Peter Gichangi, responsable des Super Apps chez Safaricom, « Nous collaborons avec des institutions financières. Les banques apportent le financement, nous fournissons la plateforme, nous aidons à l’évaluation du crédit et au recouvrement ». Cette approche permet à Safaricom de se concentrer sur ses points forts : l’acquisition de clients, les données comportementales, l’infrastructure de recouvrement et la distribution.
Les investisseurs internationaux sont également invités à la table. Plutôt que de créer des activités de prêt ex nihilo, Safaricom leur propose d’utiliser M-PESA comme plateforme. Les investisseurs apportent les capitaux, les banques fournissent les bilans réglementés, et Safaricom gère le reste. Un modèle gagnant-gagnant qui pourrait attirer des capitaux étrangers vers le marché kenyan.
Une équipe dédiée pour structurer l’offre
Safaricom a récemment renforcé son équipe M-PESA avec un expert du crédit. « Nous sommes en train de définir les modalités pratiques, le type de partenaires dont nous avons besoin, les types de prêts que nous souhaitons proposer et la structure à adopter », précise Gichangi. Une preuve que l’entreprise prend ce nouveau défi très au sérieux.
L’ambition est claire. Si les paiements numériques peuvent révéler comment une entreprise gagne, dépense et rembourse son argent, alors l’historique des transactions pourrait devenir une mesure de solvabilité plus précise que les seules garanties. Une révolution qui, si elle réussit, pourrait transformer le marché du crédit au Kenya.
Ce que Safaricom peut apprendre des autres marchés
L’exemple chinois d’Ant Group
Safaricom n’est pas la première entreprise à tenter cette approche. En Chine, Ant Group (anciennement Alipay) a bâti une activité de prêt florissante en analysant les transactions quotidiennes de ses utilisateurs. Plutôt que de s’appuyer sur les méthodes bancaires traditionnelles, l’entreprise a développé des modèles de risque basés sur des centaines de milliers de points de données.
Le résultat est spectaculaire. Ant Group a accordé des milliards de dollars de prêts à des millions de petites entreprises chinoises que les banques jugeaient trop risquées. Et son taux de défaut est resté inférieur à celui du secteur bancaire traditionnel. Une preuve que l’approche transactionnelle peut fonctionner.
L’Amérique latine et Mercado Pago
En Amérique latine, Mercado Pago a suivi une trajectoire similaire. La plateforme de paiement, filiale du géant du e-commerce Mercado Libre, a développé une activité de prêt en analysant les flux de transactions de ses utilisateurs. Là encore, les résultats sont convaincants, avec des millions de prêts accordés à des commerçants qui n’auraient jamais obtenu un financement bancaire.
Ces exemples montrent que le modèle de Safaricom n’est pas une utopie. Il a déjà fonctionné ailleurs, dans des contextes économiques très différents. L’enjeu pour Safaricom est donc d’adapter ces leçons au marché kenyan, avec ses spécificités réglementaires, culturelles et économiques.
L’histoire se répète-t-elle ?
Un parallèle frappant avec les débuts de M-PESA
Il existe un parallèle saisissant entre les ambitions actuelles de Safaricom et les origines de M-PESA. Lors du lancement du service de paiement mobile, les banques considéraient des millions de Kenyans à faibles revenus comme peu rentables. L’ouverture d’un compte nécessitait un solde minimum, une attestation de l’employeur et des recommandations de clients existants.
Ces exigences ont de fait exclu des millions de travailleurs du secteur informel. Safaricom a réagi en repensant les services financiers pour les centrer sur le client plutôt que de demander à ce dernier de s’adapter. Une approche qui a profondément transformé le système bancaire kenyan.
Aujourd’hui, le même schéma se reproduit avec le crédit. Les banques considèrent les PME et les ménages modestes comme trop risqués. Elles exigent des garanties et des historiques que ces clients ne possèdent pas. Safaricom propose une alternative : utiliser les données transactionnelles pour évaluer le risque différemment.
La confiance, clé du succès
Pour que ce modèle fonctionne, Safaricom devra convaincre les investisseurs et les banques de repenser leurs méthodes d’évaluation. Un défi de taille, car les pratiques de prêt sont ancrées dans des décennies de tradition. Mais si l’entreprise parvient à démontrer la fiabilité de ses modèles, elle pourrait déclencher une nouvelle révolution financière.
« Il y a de la souffrance. Il y a une vraie souffrance », résume Peter Gichangi. Des millions de Kenyans peinent à accéder au crédit. Si M-PESA peut leur ouvrir cette porte, l’impact sera immense. Non seulement pour les bénéficiaires directs, mais aussi pour l’économie tout entière, car le crédit est un moteur essentiel de la croissance.
Les défis à relever
La régulation, un équilibre délicat
L’un des principaux défis de Safaricom sera de naviguer dans un environnement réglementaire complexe. La Banque centrale du Kenya surveille de près l’évolution du secteur du crédit numérique. Elle a déjà imposé des règles strictes aux prêteurs en ligne, pour protéger les consommateurs des abus.
Safaricom devra donc travailler main dans la main avec les régulateurs. L’entreprise devra prouver que ses modèles de risque sont fiables, que ses pratiques de recouvrement sont éthiques, et que ses clients sont protégés contre un endettement excessif. Un équilibre délicat entre innovation et protection.
La gestion des données, un enjeu de confiance
L’autre défi est la gestion des données. Safaricom possède une quantité phénoménale d’informations sur ses clients. Utiliser ces données pour évaluer le risque est une chose. Le faire de manière transparente et éthique en est une autre.
L’entreprise devra veiller à protéger la vie privée de ses utilisateurs. Elle devra également éviter les biais algorithmiques qui pourraient exclure certaines catégories de la population. La confiance des clients sera essentielle pour le succès du modèle.
Conclusion
M-PESA a déjà transformé le paysage financier kenyan une fois. L’entreprise est sur le point de le faire une seconde fois, en s’attaquant cette fois-ci au défi du crédit. Avec ses millions de transactions quotidiennes et sa connaissance intime des comportements financiers, Safaricom dispose d’un atout unique. Un atout qui pourrait permettre à des millions de Kenyans d’accéder enfin à des prêts abordables.
Les banques traditionnelles considèrent ces clients comme trop risqués. Les prêteurs numériques les exploitent avec des taux usuraires. Safaricom propose une troisième voie : une plateforme qui connecte les investisseurs et les emprunteurs, en utilisant les données transactionnelles pour évaluer le risque de manière plus juste et plus précise.
Le pari est ambitieux. Mais si l’histoire de M-PESA nous a appris une chose, c’est que Safaricom sait transformer les défis en opportunités. La prochaine révolution financière du Kenya pourrait bien commencer là où les banques échouent encore : le crédit.